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Accueil > Les infos > Presse > L'indic n°11 - Septembre / Octobre 1992 |
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LA VIE À MORT Par JC Panek MERCI ET BRAVO A
LAETITIA,
QUI A RETRANSCRIT CES PROPOS 1993, année Noir Dés'. Un succès populaire sans précédent. Une tournée à n'en plus finir. Comme s'il fallait combler un manque ! Histoire de clore l'épopée fantastique, l'équipée sauvage sort son premier album live. Une page se tourne tandis qu'un nouvel ange passe.
C'est la première fois que vous sortez un disque live. D'où vient cette idée et cette volonté ? Est-ce une façon de récompenser le public qui vous a suivi pendant cette très longue tournée ? (Bertrand
Cantat)
Evidemment. On fait quand même de la scène
depuis dix ans. Dix ans que le public est de plus en plus
infernal ! Il nous a tellement donné ! Sortir un
live, c'est comme sortir un disque. Tu écoutes
d'abord ce que tu as fait. En l'occurrence, tu n'as pas
à le créer puisque c'est déjà
sur bande mais tu dois aussi te livrer à un travail
d'écoute pour savoir si ça vaut le coup ou non
de l'éditer. L'histoire, c'est de laisser du temps
s'écouler après la tournée puis
réécouter ce dont tu disposes pour savoir si
ça te plaît vraiment. On ne s'est pas dit, il y
a un an et demi, qu'il fallait sortir un live juste
après Tostaky puis faire une tournée pour
récompenser le public... Il n'y a pas eu de projet,
il s'agissait juste de savoir si ça valait le coup.
Et après avoir écouté les bandes, on
s'est dit qu'il était nécessaire de le
faire. Ce double album live ira sortir à prix modéré ? (Bertrand) Il ne sera pas vendu au prix normal, c'est vrai. On ne peut pas pratiquer un prix aussi canon qu'on le voudrait. On ne peut malheureusement pas encore vendre un double album pour le prix d'un simple. Mais son prix de vente se situera en dessous de 200 balles alors que, normalement, c'est largement au-dessus. Sortir 230 balles pour un disque, je trouve cela excessif. On tenait vraiment à respecter ce principe car, en fait, on a été amené à sortir ce double par la force des choses. A force d'écouter ce dont on disposait, on s'est rendu compte qu'il était nécessaire que tel morceau y figure, puis un autre... Au bout du compte, on est arrivé à un certain nombre de morceaux que seul un double album pouvait contenir. Pendant la tournée, on a rien écouté de ce qu'on a fait. On a un peu laissé filer les choses. C'est pour cette raison qu'on a travaillé un bon moment pour tout réécouter. Il y a deux choses : la plupart des concerts ont été directement enregistrés sur une petite console DAT et cinq autres concerts sur un multi-pistes. Mais la grande majorité des morceaux qui figurent sur le disque sont des versions multi-pistes. Ils ont été remixés mais surtout pas trafiqués. Et puis, avec la meilleure volonté du monde, on ne pouvait pas sortir tels quels des morceaux DAT. Et contrairement à ce qu'on peut penser, il y a énormément de travail à fournir pour pouvoir conserver l'aspect brut de nos concerts. En général, les groupes qui sortent un disque live veulent tourner une page dans leur carrière. Est-ce votre cas ? (Bertrand)
C'est
complètement vrai mais on n'y avait pas pensé
(rires). Vous parlez de cycle qui s'arrête. Qu'entendez-vous par cycle ? Il y a eu plein de
bons moments et des choses que tu as envie de voir
évoluer ou changer sans pour autant connaître
les bases de ces évolutions. Car pour qu'elles soient
vraiment profondes, intérieures et naturelles, il
faut laisser passer du temps pour qu'elles mûrissent.
Je pense que tout le monde a envie de changer. Au bout du
compte, c'est très naturel et nécessaire de
vouloir tourner une page. Tout ne doit pas
nécessairement se tourner (rires)... Ce qui est
certain, c'est que nous n'avons pas du tout envie de faire
dans deux mois un disque qui ressemblera exactement au
précédent puis de faire une tournée
dans les mêmes lieux. Ça ne veut rien dire. Il
faut donc trouver des moyens à l'intérieur de
soi-même. Et chacun d'entre nous doit trouver une
manière de s'investir, de faire des choses vraies et
ne surtout pas reproduire des schémas. Ça ne
nous intéresse pas. Régulièrement,
maintenant de façon plus marquée et plus
symbolique avec ce live, il est vrai que tu clos un cycle.
Mais c'est également le cas avec les disques et avec
une tournée qui s'achève. Notre truc à
nous, c'est de dire : maintenant, on y voit un petit peu
plus clair, on réfléchit. C'est le moment
où tu épures, où tu grattes le superflu
parce qu'il y en a ! C'est le milieu où le superflu
est le plus présent. De quel superflu parlez-vous ? (Bertrand) Le superflu du monde du spectacle à qui on porte un amour très modéré (rires). Il y a des structures qui sont nécessaires et sur lesquelles on ne va pas cracher systématiquement et n'importe comment. Une tournée, c'est quelque chose d'extraordinaire sauf quand tu joues tous les jours. Il faut faire attention au côté mécanique. On s'est déjà expliqué mille fois là-dessus. N'importe qui, confronté au problème, s'en rendra compte. Mais n'importe qui ne flippera pas autant qu'on peut flipper. Il y a des gens qui n'en ont rien à foutre. Ils se contentent de faire tourner la machine et d'encaisser au bout de la chaîne. Mais il faut faire gaffe car un jour, tu n'as plus l'envie, celle qui, nous, nous fait avancer. Mais l'énergie qu'on a avec le public et le succès amènent aussi leur part de superficialité et de rapports sans profondeur. Ce ne sont pas des valeurs qui peuvent te faire vivre tout le temps. Il faut savoir gérer ton énergie, tes désirs, tes envies. Toujours ! Dans ce numéro, Théo Hakola nous disait que vous aviez la chance de faire évoluer les morceaux parce que vous tournez beaucoup. Justement, avec ce live, n'avez-vous pas l'impression d'avoir figé une fois pour toute certains de ces morceaux ? Effectivement, on y a
longuement pensé. Figer un morceau ou prendre des
photos, c'est la même chose. Cela relève un peu
du côté mystique. On fige une bonne fois pour
toute dans le temps. C'est faire une photographie du moment
mais c'est aussi un état de fait que tu peux toujours
dépasser. Ce n'est pas un mal de le symboliser car au
bout du compte, l'envie de tourner la page peut être
totale. Ils auront toujours un moyen de revivre si on veut
ou si on doit. Au bout du compte, il y a
énormément de choses qui s'imposent
d'elles-mêmes parce que tu les sens. Si ce n'est pas
le cas, tu déconnes. Si tu es quelqu'un d'un peu
vrai, tu réalises ton travail avec de vraies
impulsions. Et s'il y a des morceaux qu'on aura envie de
jouer, on le fera à nouveau et différemment,
car toute notre expérience jouera en notre faveur. Il
y aura ce qu'on a écouté entre temps, ce qu'on
aura fait... ou le fait que Denis n'ait plus de bras
(rires). Les résultats des ventes de "Tostaky" ont été très bons, très rapidement. Entre nous, envisagiez vous un tel succès et une tournée aussi longue ? (Bertrand)
En ce qui concerne la tournée, on ne voulait pas
faire autant de dates. Surtout en France ! C'est vrai. Au
grand maximum, il ne devait en avoir qu'une cinquantaine. Au
départ, on voulait garder du temps et de
l'énergie pour d'autres projets. Mais il y a eu comme
une sorte d'appel et de demande. Pas au sens commercial du
terme. Au départ, nous étions tous d'accord.
On ne voulait absolument pas jouer dans les grandes salles.
Au lieu de faire dix dates à Paris, on aurait pu se
contenter de trois Zéniths. L'affaire était
réglée ! Et dans les grandes villes de
province, l'histoire s'est répétée de
la même façon. Mais le fait de multiplier les
dates comme on l'a fait était une chose à
laquelle on tenait pour satisfaire tout le monde. Dans ces
conditions, tu arrives aussi au bout d'une logique qui
consiste à enchaîner concert sur concert pour
satisfaire les gens et respecter ta logique de
départ. Je ne te cache pas que c'est très
difficile. Je n'ai pas trouvé que le gigantisme correspondait réellement à ce que vous étes capable de faire passer. Comment conciliez-vous les salles moyennes et ces festivals ? (Bertrand)
Il y avait un renvoi d'énergie plus global,
très étrange et très violent à
la fois. Beaucoup plus anonyme même si, dans un club,
tu ne t'adresses pas seulement à une seule personne !
Je crois que tu essayes de compenser ce genre de situation
d'une manière naturelle même si, dans le
même temps, tu es tenu d'ajouter des forces que tu
inventes sur l'instant. On en arrive à des situations
qui sont plus outrancières. Le statisme n'est
quasiment pas permis alors que, dans des petits lieux, tu
peux te permettre de faire passer les choses de façon
plus nuancée et plus humaine. Y êtes-vous néanmoins aussi à l'aise ? C'est un espace
où tu dois te retrouver et te faire néanmoins
plaisir. On y arrive car on a de l'expérience. Cela
joue un rôle au vrai sens du terme. De toute
façon, tu apprends à apprivoiser la
scène, ce qu'on a pas forcément accompli avec
l'instrument télévisuel. Car on est quand
même plus à l'aise sur une grande scène
que dans des studios de télé. Abordiez-vous dans le même état d'esprit un festival comme les Eurockéennes et la Foire Aux Vins de Colmar ? (Bertrand)
A Colmar, on
pensait surtout picoler mais en fait, on a autant
picolé à Belfort (rires). De la même manière qu'on pouvait parler de Beatlemania, toutes proportions gardées, il y a eu une espèce d'engouement du public qui frisait la Tostakymania. Comment expliquez-vous ce phénomène et pensiez-vous être LE groupe de rock français que tout le monde attendait ? (Bertrand) Je crois qu'il ne faut pas voir les choses comme ça. Nous n'étions pas le groupe que tout le monde attendait. Ces histoires relèvent de l'éphémère. Nous, on trouve fantastique ce qui nous arrive mais à condition que ce soit constructif et intelligent. Tout le monde a le droit d'assister à nos concerts, on ne fait pas de sélection à l'entrée mais il y a peut-être des gens avec qui on a rien à voir. Il faut se le dire et on en a pris conscience. Certains viennent juste pour foutre le bordel. Je pense à des skins même si on a la chance d'en supporter très très peu. Dès qu'il se passe un truc carton, il y a forcément des cons. Moi, je ne les supporte pas mais, en même temps, on ne va pas faire de ségrégation. C'est le problème de devenir un groupe "grand public" ? On se heurte
inévitablement au problème. On peut arriver
à la perte du sens et de la vraie ligne. Au
départ, on n'était pas là pour faire
n'importe quoi et rechercher à tout prix le
succès. Quand il se présente et qu'il devient
impressionnant, les questions se posent. Et je peux te dire
que c'est un vrai travail. Il faut continuer à se les
poser pour éviter certains écueils et
continuer pour que ce succès ne soit dû
qu'à une démarche vraie, pensée et
intérieure. Même avec cette folie qui nous
entoure, on fait attention aux excès qui en
découlent mais on ne peut pas faire autrement que se
réjouir quand même ! Avez-vous l'impression d'avoir réveillé quelque chose dans le public ? Si c'est le cas, ce serait une grande satisfaction ! (Denis)
Ce n'est pas la
vie courante qui nous le prouve. On a plus de retours via
les concerts et les gens qu'on rencontre sur les
tournées que dans la vie de tous les jours. Tu n'es
donc jamais complètement sûr de ce que tu veux
faire passer et de la manière dont tu veux le faire
afin que ce soit compris et que ça fonctionne. Ne crois-tu pas que les gens attendent qu'on se révolte pour eux car ils n'ont plus envie de le faire ? N'y a-t-il pas une nuance à établir ? (Bertrand) Il y a effectivement une nuance à établir. Les moments où tu baisses les bras sont souvent les moments où tu as l'impression que les gens ont envie que tu te révoltes pour eux. Auquel cas, ça n'a plus aucun intérêt parce que nous ne sommes pas des porte-parole. A partir de là, on tombe dans le spectacle. Nous ne sommes pas des naïfs. On sait quelle part de spectacle pur il subsiste. Mais si le spectacle est isolé dans sa fonction showbizz ou carrément situationniste, on peut alors parler d'industrie du spectacle, on peut faire crever l'être humain. C'est le plus gros problème de la société occidentale avec le commerce à outrance et le règne de l'argent. Le spectacle déshumanisé devient roi. Et si on n'arrive pas à poser des germes et qu'on nous en donne, qu'on engendre des révoltes permanentes au sens quasi-synonyme de la vie, de l'amour... Alors c'est perdu I Ce sont les jeux du cirque 1 (Denis). Mais si les gens se foutent que tu entres dans ce jeu-là et que la logique s'accélère, tout ce que nous faisons ne sert plus à rien ! Alors là, public chéri mon amour, vous nous faîtes chier (rires). Cette révolte, vous la perceviez déjà chez d'autres groupes avant de fonder Noir Désir ? (Bertrand) Heureusement et par des biais très différents les uns des autres ! Il n'y a pas que les Clash avec un discours politisé et explicite ! Situation qui peut également se transformer en cirque vertueux mais cirque néanmoins. Il n'y a pas que Fugazi qui eux, sont directement militants mais qui vont s'exprimer du fond d'eux-mêmes. Ce qui est essentiel si on ne veut pas tricher. Il faut aussi parler de la poésie qui fait partie des vraies valeurs. Beaucoup plus vraie et intemporelle que les trucs essentiellement réactifs qui n'existent que par des beuglements aux contours bien méchants pour faire fuir les flics. La notion de révolte dans le rock est primordiale. Cette flamme va passer par Lou Reed, Iggy Pop ou Kat Onoma où il n'y a pas la révolte directe mais une indépendance d'esprit et une beauté. Ce n'est pas forcément ce qu'on attend mais je n'attends pas qu'un groupe fasse le plus de bruit non plus. Pour ceux qui le font bien et avec de l'âme, je signe tout de suite ! Ceux qui le font pour faire les clowns, ils ne passeront pas. Un tricheur ne passera pas. Ou alors, il montre qu'il triche et c'est du second degré. C'est drôle car il donne les cartes du jeu. Sinon, c'est une enflure. Pensez-vous que les repères, justes et utiles, de cet état d'esprit soient présents dans l'éducation ? Probablement non. On entre dans le
vieux débat qui consiste à dire que le rock ne
s'adresse qu'aux sens et pas assez à la raison ? (Bertrand)
Mais les sens ne
vont pas contre l'intelligence ! Lors de cette tournée, vous aviez adopté une démarche intéressante. Celle d'imposer des premières parties comme les Sbredded Ermines, les City Kids, les Dirty Hands ou les Burning Heads pour qu'ils profitent de cette tournée. Qu'en est-il aujourd'bui ? C'était une chance pour eux comme c'était une chance pour nous de jouer ensemble. On leur permettait de le faire d'une façon généreuse et on en était fiers car ils pouvaient toucher un plus large public. Après, leur valeur et la chance interviennent. Ce n'est plus notre problème. Ça reste notre problème en tant qu'amis car on continue à les suivre en espérant qu'ils aillent plus loin et de pouvoir encore les aider s'il le faut mais on ne veut surtout pas les étouffer. C'est un problème qu'on rencontre. Il ne faut pas leur mettre une étiquette sur le dos parce qu'ils auront du mal à s'en détacher par la suite pour peu qu'ils soient un peu fades au niveau de la réaction avec les gens ou avec les médias. Est-ce qu'avec ce live, Bernard Lenoir tient enfin sa Black Session ? (Rires) Ça
m'étonnerait qu'il la tienne car je doute qu'il la
passe. |
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