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NOIR DÉSIR ET TRANSE DE VIE Par Laurent Rigolet MERCI ET BRAVO A LAETITIA, QUI A RETRANSCRIT CES PROPOS
Héritiers d'un certain rock français tripal intemporel , quelque part entre Trust ,Johnny Hallyday et les Thugs, ce gun club de la ville de Djian et son chanteur incantatoire seraient ils les nouveaux Téléphone ?Une reconnaissance sur le terrain , à l'heure de l'Olympia 1993.
Nice, envoyé spécial
A deux heures du matin , adossés à la fontaine dans un jardin de bord de mer , ils attendent la sortie de leurs sombres héros. De très jeunes filles qui ne veulent pas dormir, un garçon à catogan qui leur joue la sérénade . Depuis des heures que Noir Désir traîne en coulisses pour avaler une soupe et laisser retomber , autour d'une table vite dressée , l'excitation d'un soir, le répertoire entier a dû y passer. Le groupe se montrant enfin , l'adolescent au catogan se lance, guitare en bandoulière, dans une version squelettique des Ecorchés , complainte ado : " Emmène moi danser, dans les dessous des villes en folie ", lance-t-il à Bertrand Cantat , auteur de la chose , sorte de double rêvé , compère-la-douleur : " Nous les écorchés vifs/On est sang et vices !". Le chanteur pantalon noir , figure de craie carrée , anneau corsaire et blouson de biker , s'attarde attentif avec un rien d'angélisme, puis cherche vite à droite , à gauche un moyen de prendre la tangente .Ces enfants au cur de rimailleurs , ces fillettes amoureuses, sont partout. On les retrouve de soir en soir , sur la route , de plus en plus nombreux ,extatiques aux premiers rangs , confits à la porte des loges. La vague Noir Désir, modèle d'un rock français héritier de Trust et de Téléphone , prend . Plus de 3000 personnes chavirées dans une drôle d'hystérie à Nice, une tournée affichant complet jusqu'au bout milieu du printemps , plus de 100000 albums placés en deux mois , une incursion au Top 50 Barclay qui s'était promis , sans doute en cachette du groupe de Bordeaux , d'en faire des " Indochine bis ", compte les points ;les intéressés semblent plus méfiants. Ainsi par rapport aux fans " Agréable, mais on a l'illusion de vouloir contrôler ce type de débordement . Il ne faut pas que cela devienne n'importe quoi .On ne fera rien pour les rendre encore plus fans .On ne leur apportera pas ce qu'ils demandent .Pas forcément. " Ils se disent tête de bois , fidèles à une étroite morale rock ancestrale , qui veut par exemple que le Top 50 (ce qu'il en reste ) soit pris avec des pincettes. Cantat : " Ca nous a fait marrer d'y entrer .Avec Tostaky plus qu'avec Aux sombres héros de l'amer , qui était dans les normes et qui a d'ailleurs disparu de notre répertoire scénique.Ca nous donne quand même des frissons dans le dos :parfois je me réveille et je me dis " Qu'est ce que c'est que ce bordel ? " " Côté télé , d'ailleurs, " La maison de disques a compris et nous demande quasiment rien .On aurait envie d'aller sur les plateaux pour hurler mais on est pas assez forts .Par exemple , on irait bien chez Ardisson pour lui dire à quel point on le trouve à gerber, lui est son idée des rapports humains A quoi bon , c'est plus de la télé c'est une foire d'empoigne :soit on explose, soit on a perdu d'avance " Seul le Cercle de Minuit convient au naïf bon sens du groupe , et c'est ainsi qu'ils se retrouvent , excités, balançant Tostaky à blanc devant un parterre assoupi : " Claude Chabrol lisait pendant qu'on jouait et Michel Field nous a présentés : 'Baisser vos récepteurs ça va faire du bruit' Comme dans les années 60 on y croyait pas ". C'est donc sur scène qu'il faut trouver Noir Désir au naturel. Devant la foule compact du Théâtre de Verdure niçois, un soir de week-end, ça commence avec La rage.D'entrée au survoltage Cantat expliquera " C'est peu être un cliché, mais ce qui nous a ramenés sur scène , s'est un sentiment de révolte, un besoin d'ouvrir les vannes. " Et de reprendre donc, à sec, son numéro chamanique de Jim Morrison de la Gironde , qui fit dire ici même naguère que Noir Désir pourrait bien être le groupe voudou français. Les premiers morceaux de Tostaky ( d'après l'espagnol Todo es aqui) , Here it comes slowly , Ici Paris, quelque chose comme du Little Bob grunge , de l'indé majeur vaguement punk tendance Oberkampf, déclenche l'ardeur du public de la côte. La troupe peut commencer sa procession dans ce paysage mouvementé, telle une bandeira de deperados dont les chariots cahoteraient parmi les ornières d'un blues énervé, démantelé. La guitare de Serge Tressot-Gay crée des accidents, Cantat y va de sa danse du feu , vociférant, hulule, Iggy Pop hypnotique ou Michael Hutchence par instants, Ganafoul à d'autres. Simple d'esprit inspiré ou pris d'une crise de haut mal , râlant. Il se laisse tomber. Comme dans Joey : " Si ton corps se balance, verras-tu plus loin/Ou est-ce la transe dont tu as besoin ?" Il y a deux ans , en bout de tournée, tel abandon hystérique l'avait conduit aux portes de l'HP. A Paris, vidé, lessivé, par le cocktail classique nuits blanches/alcool/agitation , sans comptés ses sacrés hurlements primaux en perte de contrôle, Cantat, qui ne veut pas dire pour rien " il chante " en latin , tourné Bill Hurley du cru, avait perdu la voix et le sens avec la voie, oublié toute idée d'équilibre mental, joué par la peur du vide. Le groupe ne communiquait plus, le froid avec Barclay était total, chacun décidait de suivre son chemin &endash;au moment même ou Gamine, sorte de versant blanc angélique en Bordelais de Noir Désir, de défaisait dans l'indifférence générale après un mauvais album Denis , batteur, partit à la recherche de ses anciens amis :Frédéric, bassiste sur l'océan ; Sergio, guitariste, dans les faubourgs de la capitale ; et Bertrand aphone, à coté de ses pompes, du coté du Mexique, de Cuba et du Guatemala, lisant Céline, Lovecraft, jouant avec l'imagination des vrais voleurs de feu aller simple , Arthur Rimbaud, Ambrose Bierce : " Je ne savais pas si j'allais revenir " songe-t-il . " C'était même plus la dépression , le stade suivant. J'avais aucune idée claire sur ce dont j'avais envie. Et puis c'est revenu. Un réflexe de vie , sous forme de révolte aigu . Une force pour affronter les choses . Je me suis pas senti calmé, mais plus déchaîné que jamais. Et j'étais confiant envers les autres .Je sentais qu'ils auraient aussi envie de repartir d'un bon pied. " Les autres et Bertrand, cependant, font tous une fixation sur Fugazi et sollicitent de Ted Niceley, producteur du groupe de hardcore US , pour la production de l'album. Tendance au gros son, donc (avec, comme de coutume, une certaine flamme convaincante, voire quelques réussites et puis des complaisances, plantages.) Les textes sont " jetés " .Dans le doute toutefois, suscité en partie par une critique qui n'a pourtant pas toujours épinglé les amphigouris et pataquès de Cantat, " poète " : " J'aimerais que ceux qui me font la leçon me donnent une méthode pour adapter le rock à l'expression française, plaide-t-il. Bien sur il y a Murat , Gainsbourg quelques trucs de Manset mais je n'est pas d'exemple venant du rock. C'est déstructurant . Je me pose des questions sans arrêts sur ma valeur . Je me dis 'Tu parles d'une affaire !T'as du boulot !' J'essaie mais je manque clairement de repères. Dans tout ce qu'on écoute , il y a pas la moindre expression française. Il faut que je vive avec ça.Ca a fini par me taper sur le système. " Sur ce front, il se sent plutôt seul. Le groupe ne discute pas des textes , le public renvoie un assentiment " guère constructif " , les autres continuent de ricaner : " Ca m'aide pas à écrire .Et je déplore le fait que d'autres n'essayent pas. Les groupes que je fréquente chantent en anglais ou même en yaourt, ils s'en foutent, c'est pas leur problème. " En pratique, le texte s'en tire chaque fois qu'il fait assez simple. Exemple " De quoi avons nous parlé à la fin de l'été/J'ai oublié ", à la mi-temps du concert. Ensuite les choses basculent. Tostaky , envolée militante franco-espagnole traversée d'un mot d'ordre du jour (le fameux " Soyons désinvoltes/N'ayons l'air de rien "), souffle la salle, touchant l'inflammation. On songe à Lester Bangs, star critique fulminant à propos du gros Van Morisson dont il ne comprenait pas plus les divagations mystico-poétiques complètement barrées : " Une grande quête alimentée par la croyance qu'à travers ce processus musical et mental, on peut toucher à l'illumination .Ou du moins l'entrevoir " De là à comparer Noir Désir, émules de Gun Club , aux grands maîtres Them (" Angry Young Them " disait le premier album de ces farouches irlandais rhythm'n'blues 65) ? Cahin Caha , de coups de sang ( les écorchés, Johnny m'a dit, A l'arrière des taxis, voire I want you, aventureuse reprise des Beatles) en coups dans l'eau (Marlène , Sober Song maniéré ), l'effet recherché est pleinement atteint: les Noir Désir trouvent leur plateau, transis, s'offrent trois rappels interminables, plongeant dans la foule ou Bertrand piétiné, reprend tout d'un coup ses esprits : " Va savoir pourquoi ils ne me portent pas Ils m'envoie toujours par le fond. Sans vouloir y chercher de symbole Le lendemain à Gap .Triste samedi de préfecture, retour de voudou dans un boulodrome à l'acoustique déplorable. Avant de monter sur scène , Sonic Youth à fond dans les loges. Mais cette fois ca ne saisi pas tout à fait. Cantat un instant repris par ses doutes , suspecte lucidement la foule de réagir sans distinction à n'importe laquelle de ses sorties s'énervant : " Quand j'ai parlé des anarchistes vous étiez sincères ou vous gueuliez comme ça ? ! " Dopé par la flamme des compères , par l'agitation de Sergio Teyssot-Gay , il se laisse néanmoins descendre, la tignasse en bataille, et finit sur le dos de manière compulsive de petit Vince. Encore quelques mois de tréteaux. Il se calmera pas , fera son Van Gogh , rappelant Philippe Pascal faisant Ian Curtis (Rocker de Manchester pendu dont le photographe, Anton Corbjin, signe après celle du dernier REM , la pochette très U2 de Tostaky) il fera le fou quoi qu'il advienne : " C'est toujours pareil, je n'arrive pas à rester en dedans. Il faudrait que je contrôle, que je me préserve Mais ça recommence J'ai envie de laisser aller !Déjà je n'arrive plus à lire, à trouver des moments de repiration Si je n'allais pas vers la transe , ça ne m'interesserait pas. " |
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