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Accueil > Les infos > Presse > Libération - Lundi 10 septembre 2001 |
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NOIR DÉSIR, FIGURE DE PROUE «Des
visages, des figures» marque le retour
discographique d'un groupe toujours sur la
brèche. "Je
n'ai pas peur de la route/ Faudra voir, faut qu'on
y goûte/ Des méandres au creux des
reins/ Et tout ira bien (là)...»
Dès
le début de l'été, le ton
était donné: fluide, cependant que
faussement apaisé, Noir Désir
revenait sur la pointe des pieds, porté par
cet entêtant et délicieux Vent nous
portera, annonciateur d'un nouvel album attendu
depuis cinq ans (lire ci-dessous). Une longue
période de latence que seuls les plus
inattentifs auront assimilé à de la
passivité, s'agissant du plus grand groupe
rock français depuis, disons,
l'éparpillement de Téléphone
au début des années 80. «Autorité
morale». Elevé
au fil des ans et des albums (cinq en comptant le
nouveau-né) au rang de U2 francophones -
ferveur naguère taxable de grandiloquence,
esprit de corps, charisme viril, engagement
honnête, capacité à absorber
les évolutions sonores sans donner
l'impression de prendre le train en marche,
succès commercial posément
établi et assumé -, Noir Désir
peut, à bien des égards, figurer
l'«autorité morale» d'une
scène nationale qu'il domine (cf. les
bébés-éprouvette Saez ou
Raphaël, mais aussi, à divers titres,
Louise Attaque, Aston Villa, Eiffel, Edgar de
l'Est...) tout en partageant les dividendes
à travers le maillage étroit de
considérations
artistico-socio-idéologiques. Samaritain
avant l'heure de l'antimondialisation, le groupe a
ainsi multiplié ces dernières
années les raids afin de soutenir toutes les
causes qu'il jugeait défendables: la culture
à Vitrolles que le FN va s'employer à
étouffer, une soirée de soutien aux
Indiens du Chiapas, un disque au profit du Gisti
(Groupe d'information et de soutien des
immigrés), une compilation pour alerter
l'opinion sur la situation au Tibet, un
«Bovéthon» à Millau...
C'est peu de dire que Bertrand Cantat (chant),
Serge Teyssot-Gay (guitare), Denis Barthe
(batterie) et Jean-Paul Roy (basse) ont converti
leur aura et leurs chiffres de ventes (par
centaines de milliers), au fil du temps, en une
forme d'uvre de bienfaisance exempte de tout
calcul opportuniste. Remise en
question.
Encore persuadé que la musique (le rock, cet
humus d'une rébellion plus ou moins
ingénue) peut - et doit - être
envisagée comme un moyen et non une fin, le
quatuor s'apprête donc à
récupérer aujourd'hui un sceptre
qu'il n'a jamais prétendu détenir.
Ses quelques apparitions estivales, fondées
en quasi-totalité sur le répertoire
ancien, ont déjà apporté la
confirmation que l'engouement populaire demeurait
considérable sur le plan scénique.
Sera-t-il entériné par Des figures
des visages qui, sans aller jusqu'au
«nettoyage du sol au plafond»
façon Radiohead, n'en constitue pas moins
une remise en question significative? L'avenir le
dira, même si on veut bien d'ores et
déjà miser sur une réponse
affirmative. En attendant, un constat s'impose,
démentant au passage tels
antécédents combustibles: forme et
fond accordés, Noir Désir continue de
prendre de la bouteille. Ce qui, dans sa
région bordelaise d'origine comme ailleurs,
est synonyme de bonification. Faussement
tranquille Par L.P. Noir Désir Le
cinquième album de Noir Désir, son
premier du millénaire, essaie de
décrypter le monde tel qu'il va, avec ses
règles, contraintes et paradoxes
édictés par la Nouvelle Economie.
Un chemin
des égarés sur lequel Bertrand Cantat
délivre en quelques mots son message en
forme d'aveu politique: I'm lost. Prolongeant de la
sorte l'effervescence pamphlétaire des
précédents disques, Des visages, des
figures avance dans une brume visionnaire, à
tâtons, comme on prend le pouls d'un malade.
D'une
violence introspective, puis
débridée, l'album s'articule en deux
parties. D'abord, onze titres qui assument sous la
plume de Léo Ferré une influence
dominante. Dans cette perspective, le groupe exhume
un inédit du poète monégasque,
imprimé en 1969 dans une revue anarchiste.
Des armes fonctionne sur quatre couplets rageurs:
«Des armes, des armes, des armes/Et des
poètes de service à la
gâchette/Pour mettre le feu aux
dernières cigarettes/Au bout d'un vers
français brillant comme un larme.»
D'obédience lyrique, la chanson vient
naturellement se poser après l'accalmie du
Vent nous portera. Légèreté
illuminée par la guitare nylon de Manu Chao,
la chanson porte en elle toute l'évidence de
ses refrains. Et confirme que les intervenants de
l'album servent moins de name-dropping qu'ils ne
dégagent de nouvelles perspectives. Soit, la
présence de Roland Humeau, leader du groupe
Eiffel, qui marque la chanson Des visages, des
figures d'une partition orchestrale comme jadis
Yann Tiersen transfigurait A ton étoile sur
le projet de remixes One Trip, one Noise.
Quarante-cinq
minutes plus loin, s'ouvre le second volet du
diptyque. En vingt-quatre minutes guidées
par le jazzman Akosh S., l'Europe déploie le
discours libre, rêche abrasive, en prose de
Bertrand Cantat et Brigitte Fontaine. Ce retour
formel aux performances de la chanteuse
avant-gardiste des années 70 clôt un
disque gagné par la fureur et ses
apaisements. «Sauter dans le vide
quitte à se faire peur» Par LUDOVIC PERRIN ET GILLES RENAULT C'est depuis la cabine d'une péniche parisienne que Noir Désir commente sa remise à flot. Faibles roulis et tangage, le climat apparaît serein et décontracté entre les quatre musiciens, dont les propos se superposent ou se complètent pour décrire l'incertitude et la confiance, leur relation à la langue et au business.
Cinq années séparent vos deux derniers albums... Pourtant nous n'avons guère chômé. Un an et demi de tournée a suivi la sortie de 666 667 Club. Il y a eu ensuite quelques arrêts salutaires, puis tous les projets auxquels nous avons été associés, avec les Têtes raides, Bashung, la compilation hommage à Brel, un album solo (de Serge Teyssot-Gay, ndlr), l'album de remixes One Trip, one Noise, du free jazz avec Akosh S. et nos engagements dont on parle moins. Rien que le Gisti, avec Rodolphe Burger, nous a mobilisés six mois à temps complet. Visiblement, on remarque plus nos sorties d'albums que nos participations extérieures. C'est d'ailleurs le poids de cette attente qui ne nous permet pas de sortir un disque tous les quatre matins. Ce sont des projets lourds à transporter. Est-ce à dire qu'un enregistrement de Noir Désir nécessite aujourd'hui plus de maturation? Peut-être que Des visages, des figures donne l'impression d'être plus chiadé, mais les précédents, 666 667 Club ou Tostaky, l'étaient également. On ne fait pas un album de Noir Désir par obligation contractuelle ou pour rester en activité. Non, la seule question qui se pose à nous est: est-ce qu'on a encore des trucs à faire ensemble? On y répond d'abord avant de se jeter sur les instruments. Chaque disque nous amène à la fin d'un processus au terme duquel, mentalement, physiquement, nous ne pouvons plus nous supporter. Il faut alors réenclencher l'activité, se stimuler à nouveau. L'album de remixes «One trip, one Noise» semble avoir joué un rôle important. Il a fait partie intégrante d'une ouverture d'esprit accrue, à l'extrême inverse de l'attitude protectionniste qui nous caractérisait jadis. Nous avons vu que l'oiseau pouvait s'envoler sans nous. Là, ça n'a rien à voir. Nous avons souhaité volontairement bouleverser nos repères, sauter dans le vide. Quitte à se faire peur. Nous avons plus confiance en nous. Mais c'est une situation paradoxale, puisque notre moteur a toujours été le doute, la remise en question. Disons que nous nous sentons capables aujourd'hui d'aborder n'importe quoi, du moment qu'on le sent. Comment s'est passé le processus de création? Notre premier travail a consisté à éliminer toute la pollution qui empêche d'empoigner véritablement la matière créative: pression médiatique, avis des proches, questions quant à savoir si le public nous suivra ou non. Même si on croit pouvoir gérer tout ça, ça prend du temps. Il y a un an et demi, nous avons vraiment commencé à réfléchir aux nouvelles chansons, par étapes, avec des sessions de travail suivies d'un temps de digestion et de discussions à n'en plus finir. La sélection s'est opérée au fur et à mesure. Quelques pistes ont été abandonnées, elles étaient soit trop expressionnistes, soit hip-hop. Nous pouvons être perméables aux influences qui nous entourent, mais si elles ne servent pas la chanson, si elles n'ont pas été bien cernées, alors autant les laisser reposer. Seul le résultat compte, peu importe la méthode. Certains morceaux étaient déjà écrits, d'autres sont partis d'un brouillon collectif... On travaille toujours d'une manière obsessionnelle autour de deux ou trois idées. Avec le temps, on arrive sans doute plus à rentrer dans le détail, à aller plus en profondeur dans les mots. A côté de ça, il y a le geste devenu plus naturel avec la technique, la connaissance que l'on acquiert de la langue et de la musique. Il importe surtout de ne pas s'autocensurer, ni de forcer la revendication ou l'acte poético-lyrique, s'il n'est pas clairement ressenti. Pour la première fois dans vos albums, l'anglais a presque totalement disparu. Comme pour le reste, il n'y a rien de prémédité là-dedans. Peut-être juste l'absence d'envie d'écrire en anglais. C'est d'un banal... Et aussi une façon d'assumer plus explicitement des idées? C'est à nouveau un mélange de confiance et de questionnement, qui va jusqu'à paralyser; c'est tellement dur de sortir des chansons qui seront sujettes à critiques, empoignades. Maintenant, le français navigue bien sur le ton plus introspectif, en nuances, de l'album, avec ses collines et ses plaines sur lesquelles coule la langue. Vingt ans après, on accepte l'idée de savoir faire de la musique, de savoir écrire. Il y a aussi cette chanson de Ferré? C'est venu de la proposition d'une revue basée à Chartres, 21.3. Parmi les textes, il y avait celui-ci, de Ferré, disponible sur le Testament phonographe. On ne l'aurait jamais fait par nous-mêmes. Composer dans le cadre d'un disque accompagnant une revue de poésie nous a décomplexés, jusqu'à nous inciter à garder Des armes sur notre propre album. Cette chanson complète les thèmes abordés, la mondialisation et ses effets, écarts de richesses, lutte des classes... Personne actuellement ne peut dire où va le monde. Il est certain, en revanche, que le schéma actuel est seulement fait pour servir la soupe aux dominants. Alors, disons qu'il faut une certaine dose d'humour pour parler de ce système d'une prétention sans bornes, dominé par le ridicule, qui veut absolument nous imposer sa vision du bonheur comme valeur marchande. La traduction la plus prégnante de cette confusion est-elle de critiquer Vivendi («A l'envers à l'endroit») tout en y appartenant? Nous préférons en rire plutôt que d'en pleurer. Aujourd'hui, nul ne peut s'extraire du système. Les capitaux s'interpénètrent, tout le monde fait partie de la même boîte. Ouvrir son robinet, c'est déjà enrichir Vivendi, via la Générale des eaux. Voilà, on sert la soupe, sans même plus savoir à qui. C'est devenu comme jouer aux billes dans la cour de récréation, sauf qu'il s'agit là d'une enfance dégénérée. Nous nous efforçons juste de travailler encore avec des personnes, chez Barclay, et de ne pas avoir à rendre des comptes plus haut. Mais critiquer Vivendi leur importe peu: tu peux leur cracher dessus, pas de problème tant que la courbe des ventes grimpe. Qu'est-ce qui, en 2001, soude Noir Désir? Il y a une communauté d'échange, de pensée et de combat, avec toutefois des divergences car les personnalités se creusent avec le temps. Mais nous nous entendons sur l'essentiel. Jusqu'à il y a peu, nous voyions nos rapports comme ceux d'un vieux couple. Aujourd'hui, ils se rapprocheraient plus d'une fratrie. Régulièrement il y a sclérose, d'où le besoin de s'arrêter. La longévité du groupe? On ne se pose plus la question depuis longtemps. Ce n'est pas un critère. Il n'y a qu'à voir les Stones! Comment ça marche un groupe? Il y a une sacrée part de mystère là-dedans. Chacun donnerait une version différente. Le public de notre âge nous interpelle aujourd'hui: «Salut, comment tu vas?», alors que les gamins nous disent «Bonjour, monsieur, comment allez-vous?» Ça fait quand même un peu bizarre. Votre interprétation du titre de l'album, «Des visages, des figures»? Ouverte. C'est un peu tout ce qu'on a traversé: on se dévisage, on se défigure, ça pourrait aussi être le résumé d'une vie. Vous jouissez d'un vrai respect au niveau de la scène française. Il serait mensonger de prétendre que la reconnaissance de nos pairs nous laisse indifférents. On s'y est habitués et si elle n'était plus là, probablement qu'elle nous manquerait. Nous avons l'impression d'avoir pu garder une certaine humilité, tout ayant apporté deux ou trois trucs. Nous assumons maintenant. |
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