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Noir Désir Les petits papiers
A un
entretien "classique" avec le groupe, j'ai
préféré laisser une part au
hasard en leur proposant une petite cinquantaine de
bouts de papier sur lesquels étaient
inscrits des citations littéraires, des
extraits de chansons ou des
questions/considérations personnelles.
Après un moment de flottement, les quatre
membres du groupe se sont pris au jeu,
pêchant et lisant à tour de rôle
un de ces petits papiers - et chacun d'alors
intervenir à sa guise. Ce qui suit est la
retranscription d'une rencontre
littéralement "à la fortune du pot",
parfois décousue en apparence - et encore,
je vous épargne les rapides passes d'armes
humoristiques... -, mais au fil de laquelle se
dessine une image de Noir Désir à
laquelle on n'est pas nécessairement
habitué. Bertrand Cantat (voix et plume, et des tas d'autres instruments, qui ouvre le feu en chantant ce qui suit) ""When they kick at your front door, how you gonna come ? With your hands on your head or on the trigger of a gun ?", c'est quoi ?" Denis Barthes (batterie et percussions, et des tas d'autres instruments) "'Guns Of Brixton', des Clash !" BC "C'est beau, c'est une des meilleures choses que j'aie entendues. La manière dont ça commence, qui avait été pompée d'ailleurs, je ne sais plus par quel..." Beats International, le premier projet ex-Housemartins du mec derrière Fatboy Slim... BC "C'est ça ? Ah ben c'était pas beau, la suite, c'était pas très intéressant. Je me rappelle que ça m'avait fait des sensations, des fois, de rentrer dans tel endroit et d'entendre cette basse qui part, et d'espérer 'Guns Of Brixton', et non, c'était pas ça. C'est un des meilleurs morceaux, des Clash et même tout court. C'est extraordinairement simple et il y a une tension là-dedans - et puis ce que ça raconte, aussi..." The Clash et le punk, ça représente quoi pour vous ? BC "Ben si tu veux, on n'a pas pu éviter : on a pris ça en plein dans la gueule (rires). On avait juste l'âge qu'il fallait." DB "Ca nous a fait aussi le même déclencheur qu'à pas mal de groupes, se dire qu'on peut monter sur scène, dans des petits clubs, sans complexes - enfin, avec les nôtres, mais sans attendre qu'il se passe autre chose : si on a l'occasion de jouer, on joue, et on va peut-être se créer des occasions de jouer. "Do It Yourself", et ne courbe pas l'échine. C'est plus le côté Clash de l'idée punk qui nous intéresse, d'ailleurs : totalement iconoclaste - ou même le côté new yorkais : Richard Hell, Television, il y avait trop de bonnes choses."
DB ""I went to the crossroad, fell down on my knees, asked the Lord above : 'Have mercy, now save poor Bob, if you please'", Robert Johnson - là, on passe du punk au blues." BC "Ca ne nous est pas étranger non plus, le blues. Robert Johnson, c'est tellement incroyable - c'est quoi, les années trente ?" 1936, c'est 'Crossroad Blues'... DB "Par contre, je connais pas la musique qui va avec..." BC "Tu veux que je te la chante ?..." DB "Ouais..." BC "Ben non !... (rires) Après tout, c'est toi qui as tiré le papier..." DB "Bon, ben je vous la danse, alors (rires)." BC "C'est sûr que le blues, c'est aussi une grande influence. Et puis, bonheur à écouter, tout ce que ça trimballe de pur et de beau." Serge Teyssot-Gay (guitares et synthé, et des tas d'autres instruments) "Moi, tout ce que j'ai à dire, c'est que Nini (surnom de Denis Barthe, ndr), si il continue à séduire toutes les filles qu'il croise, il va finir comme Robert Johnson - mort, tué par un rival... Et puis quand même un petit clignement de paupière pour John Lee Hooker, au passage : parce que, bon, on s'était dit qu'il mourrait jamais, et puis voilà." D'un autre côté, on imagine mal aussi Noir Désir finir un jour - et ça fait vingt ans que vous êtes là... STG "Forcément, il faudra bien que ça arrive un jour ou l'autre..." Vous envisagez ça comment ? STG "Ben, avec des planches et des clous - et six pieds de terre au-dessus." DB "Oui, il faudra bien ça, sinon, on trouvera le moyen de sortir (rires). BC "Le groupe mourra peut-être avant nous, va savoir, quand même..."
STG ""Tu as bien dormi", oui ça me ressemble assez, "tranquillement", c'est moi aussi, "rempli de la sérénité de savoir qu'on n'est pas tout seul dans sa folie.", Paco Ignacio Taibo II. Je ne connais pas cet écrivain..." BC "C'est un Mexicain, c'est ça, qui écrit des polars sur Mexico City ? Oui, je crois que je vois. Le polar, j'ai découvert ça tard. C'est soi disant un genre mineur, ou un truc du genre, enfin, peu importe, et je me suis rendu compte que là-dedans, il y a une putain de vie. J'ai connu ça par Manchette, en France, 'La Position Du Tireur Couché' - j'adore. On peut me dire qu'il y en a d'autres, des meilleurs ou des plus intéressants, je ne suis pas un spécialiste." STG "La phrase ici, ça me penser à Hyvernaud, évidemment (cf. l'album de STG, 'On croit qu'on s'en est sorti', construit autour d'extraits de 'La Peau Et Les Os', ndr), parce qu'il parlait de la folie très très bien : les habitudes du quotidien qui font que, une fois que c'est répété et répété, tu t'enfermes dedans, et pour certaines personnes c'est insupportable et pour d'autres, c'est confortable. "On n'est pas tout seul dans sa folie"... Oui, c'est quand même bien, heureusement qu'il y a les autres - de toute manière : pour te faire prendre conscience que tu es décalé, déclassé, pour t'aider..." DB "Tout seul, tu n'est pas fou : il n'y a aucune référence à opposer."
Jean-Paul Roy (basse et synthé, et des tas d'autres instruments) ""Un village peuplé d'irréductibles Gaulois résiste encore et toujours à l'envahisseur", Goscinny et Uderzo (rires). C'est pas belge, tiens. C'est vrai que des fois on se met en position de résistance, en réaction à tout ce qui se passe autour de nous." BC "Ah ben dis donc, c'est tout ce que tu en penses ?..." JPR "T'as vu ça, hein ?..." DB "Pour moi, c'est l'enfance aussi - j'en relis encore, et je me marre toujours." C'est un aspect de Noir Désir pas très connu, l'humour... STG "Faudrait que tu sois avec nous..." BC "C'est à dire que chaque fois que c'est avancé, que ça vient prendre les devants de la scène, ça change tout : c'est quelque chose qu'on garde, pas jalousement, mais on n'est pas non plus prêts à faire de la musique comique. Mais c'est sûr : je peux te dire qu'on se marre bien (rires). Et "irréductibles", moi, j'aime bien ce mot-là : on peut pas être réduits, voilà." DB "C'est un calvaire pour les Jivaros (rires)."
BC "(Rires.) "Imagine what my body would sound like, slamming againts those rocks", Björk. On parle pas aux Islandaises (rires). Björk nous poursuit, ou c'est nous qui la poursuivons. C'est une artiste qu'on apprécie particulièrement, mais qui est aussi dans un autre univers que nous. On l'a vue il n'y a pas longtemps, deux fois, dans deux chapelles différentes : une à New York, une à Paris. C'était magnifique, on avait beaucoup de chance d'être là - surtout à New York, d'ailleurs -, mais à vrai dire il y avait aussi le côté "happy few" qui était un peu gênant - c'est bizarre que ce soit à ce point-là, mais on a trop de respect pour elle pour aller plus loin dans la critique de cet aspect-là... En attendant, le dernier album, une fois de plus... Enfin, moi, j'adore." En un sens, que des gens soient à la fois fans de Noir Désir et de Björk, ça vous semble "logique"... BC "Ca nous semble surtout indispensable (sourire). Logique, ça je sais pas... La logique, à vrai dire, on n'en a rien à foutre, de la logique (sourire). Mais c'est vraiment indispensable, parce qu'il n'y a pas de frontière entre les choses qui peuvent te parler. Ce serait terrible. C'est quelque chose contre lequel, en plus, on lutte toujours. Donc, ça fait très plaisir d'entendre ça, je peux te le dire."
DB ""L'écriture, pour une vie plus que personnelle, au lieu que la vie soit un pauvre secret pour une écriture qui n'aurait d'autre fin qu'elle-même. Ah, la misère de l'imaginaire et du symbolique, le réel étant toujours remis à demain.", Gilles Deleuze. Je ne sais pas qui est Gilles Deleuze." BC "Un philosophe français. Je me suis éclaté il y a deux ou trois étés : j'avais acheté le coffret, 'L'Abécédaire', trois cassettes vidéos. C'est un entretien, en plan fixe, la télé au sens le plus strict - et c'est justement ça qui est génial, parce qu'on est juste avec une personne qui parle, et il est super attachant : je peux comprendre ce que ça pouvait être d'être élève de Deleuze... Je sais pas... Tu devais prendre ton pied, il n'y a pas d'autre mot. Le principe, c'était qu'il prenait un mot et il développait : ça part de "animal", je crois, et ça va jusque "zoophilie", un truc dans le genre - c'est pas vrai pour la fin (rires)... DB ""...le réel étant toujours remis à demain" ?... Zoophilie ! (rires)..." BC "Et en fait, j'étais avec des amis à la cambrousse, et régulièrement, on regardait un extrait, contre toute attente de ce que ça peut représenter, la jubilation de la pensée - et pas comme étant un truc chiant !... N'importe quel type d'ami qui passait à la baraque, de temps en temps, il pouvait être trois heures du mat' et on pouvait être dans n'importe quel genre d'état, et on se mettait une lettre de 'L'Abécédaire' : et ben c'est pas le truc "putain, c'est intello, chiant, assez...", non : de la jubilation. Parce que c'est vraiment passionnant. Après ça, je ne permettrais pas de juger toute son oeuvre, je ne la connais pas - mais j'ai un très bon a priori."
STG "Houellebecq, enculé (rires) !... "La société où vous vivez a pour but de vous détruire. Vous en avez autant à son service." Quel con, ce Houellebecq !..." BC "Bon, il est très provocateur, beaucoup, même... S'agissant de la phrase, c'est une phrase qui est super intéressante - parce qu'en fait, il y a plein de choses intéressantes chez Houellebecq, mais par contre, son personnage et son spectacle, c'est parfois pénible..." C'est un extrait de 'Rester Vivant', son deuxième livre, paru en 1991... BC "Ah oui, d'accord : il s'en est passé, depuis... Moi, j'en suis resté à 'Extension Du Domaine De La Lutte'. Je ne savais pas qui c'était, ce mec-là : je me rappelle avoir acheté le bouquin comme d'autres : j'aime bien avoir des trucs à l'instinct, et c'était un titre... J'avais aucune idée de ce que c'était, et en fait j'ai trouvé ça excellent. Mais après, il y a des choses qui me gonflent - enfin, passons..." DB "Dommage que son esprit n'habite pas dans un autre homme." STG "Dommage que son esprit n'habite pas dans son cul, ouais..." DB "Ben voilà (rires). T'es plus radical que moi, moi, je lui laissais une chance (rires). Parce que là, le passage est étroit."
JPR ""Il faut toujours connaître les limites du possible. Pas pour s'y arrêter, mais pour tenter l'impossible dans les meilleures conditions.", Romain Gary." BC "Ah... Tu vois, ben ça, c'est exactement là où on est (sourire). Toute la journée, dans les autres interviews, on n'a parlé que de ça. Et puis, bon, Romain Gary, je ne vénère pas parce que ce n'est pas mon genre, mais c'est un magnifique personnage quand même. Je connais pas tout ; je suppose que tu retires trois ou quatre saloperies qui doivent traîner de-ci de-là, mais j'ai pas l'impression qu'il doit y en avoir beaucoup : je crois plutôt qu'il a fait pas mal de choses bien, et quand bien même lui aussi s'est mis, quelque part, à sa manière, à son époque et dans les canons de cette époque-là, en spectacle, par rapport à son chemin diplomatique et caetera, il reste franchement quelqu'un d'exceptionnel, tant dans sa pluralité que dans tout ce qu'il a pu écrire - tu te demandes d'ailleurs quand il a eu le temps d'écrire tout ça, vu ses engagements et sa carrière. Romain Gary, j'ai lu ça grâce à notre ami Akosh (Szelevény, souffleur d'exception remarquable sur 'Des Visages Des Figures', un des fers de lance des musiques improvisées et libres en France), notamment un bouquin d'entretiens dont j'ai oublié le titre... Romain Gary, il y a la phrase elle-même, et il y a tout ce que ça évoque pour moi : j'ai horreur de ça, mais quand même, dans une certaine mesure, ça a valeur d'exemple. C'est un mec, je trouve que la trace est belle... Je ne veux pas étaler ma culture, loin de moi cette idée, mais il se trouve que tu nous proposes, et j'ose croire que ce n'est pas par hasard, des choses et des gens (il pose la main sur les papiers déjà retournés)... c'est pas rien. Et c'est pas personne, Romain Gary. Il a tracé quelque chose d'assez exceptionnel - et il a fini par se flinguer (silence). Ce bouquin d'entretiens, c'est exceptionnel ; peut-être qu'il enrobe la légende, mais je m'en fous : la trace est belle, et la philosophie de vie est exceptionnelle."
BC ""Tant pour ses clips vidéos que pour ses pochettes, Noir Désir a toujours veillé à avoir une identité visuelle forte ; la peinture, les arts plastiques, le cinéma, dans quelle(s) mesure(s) sont-ils par intégrante de l'univers du groupe ?" On est peut-être en train de faire n'importe quoi avec ça, d'ailleurs, en ce moment. Notre dernière pochette, c'est de la peinture : un copain qui s'appelle Franyo Aatoth. Après, les images, c'est vraiment ce qu'il y a de plus difficile, parce que c'est tellement caractéristique de l'époque : il y a trop, trop d'importance qui est donnée à l'image et nous, c'est pas le domaine qu'on maîtrise le mieux. On a fait des choses, notamment dans les clips, qu'on a confiées à des amis : de nous-mêmes, on n'est pas très bons." JPR "Par contre, ce qui est sûr, c'est qu'on n'aime pas ce qui est anodin, même dans l'image : il doit quand même y avoir une certaine force, pas juste des images collées sur de la musique." DB "Pas que ce soit juste un support pour vendre de la musique." BC "Alors, putain, pour ce qui est du cinoche... Avec l'album, là, ça fait des mois qu'on a le temps de rien voir, rien comprendre... J'attends de voir la version "extended" de 'Apocalypse Now', par exemple. Tout ce qu'on n'a pas vu, vaste sujet (sourire)... Mais alors là, le rapport à l'image, c'est ce qu'il y a de plus difficile, parce que ça prend tout de suite trop d'importance : il y a des décalages." STG "C'est l'arbre qui cache la forêt, l'image." JPR "Et en plus, on vit dans une société où elle est partout." BC "Et comme tu dis, on veille, mais parfois, on fait quand même de sacrées conneries (sourires)..."
DB ""Nous ne voulons pas qu'on se souvienne de nous, ni qu'on fasse notre éloge. Nous voulons seulement répandre la lumière et l'illumination.", Ben Okri." BC "Je ne sais pas qui c'est... Nous, on est de moins en moins modestes : on veut le début, et la fin aussi (sourire)." DB ""...répandre la lumière et l'illumination", d'accord, mais qu'on fasse un peu notre éloge aussi - et qu'on puisse dormir plus, aussi (rires)." BC "En tout cas, c'est beau - mais j'aimerais bien savoir le contexte, parce que ça pourrait être dans la bouche de beaucoup de choses..." C'est dans un livre intitulé 'Etonner Les Dieux', et c'est part intégrante d'un discours dans une assemblée de "sages esprits" qui se mettent en retrait et, de même, réévaluent toute chose terrestre à l'aune d'un bienfait ou de l'éternité - ça a un côté karmique. BC "C'est donc le principe du détachement, de se retirer du grand cirque, en quelque sorte..." Et pourtant agir, c'est le léger paradoxe de ce discours... BC "Pigé - c'est des francs-maçons (rires)..." STG "Ca a un petit côté secte, aussi. Faut voir dans le contexte, mais moi, c'est l'effet que ça me fait. Si je le prends comme ça... (sifflement dubitatif) Ca pourrait être mal compris." BC "C'est vrai que "lumière", "illumination", c'est des termes un peu religieux, mais mieux vaut répandre ça que l'obscurité à tout crin."
STG ""Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards, ni patience.", René Char. C'est beau aussi, les choses qui troublent rien, qui sont comme des brumes matinales, qui méritent un vrai putain de regard et de la patience, pour moi." DB "Et à côté de ça, il y a des vies complètement anodines et heureuses qui sont très belles, et qui ne troublent rien. Non, il disait des conneries, René machin, là (sourire)..." BC "Moi, je me désolidarise de mes camarades sur ce coup-là (sourire)..."
JPR ""Le questionnement d'Adorno sur l'opportunité et la possibilité d'une poésie après Auschwitz trouve-t-il sa prolongation dans la réflexion du groupe (comment écrire après Srebrenica) ?"" BC "(Silence.) Comment écrire après Auschwitz ? On a écrit après Auschwitz, et on a écrit après Srebrenica. Comment vivre après Auschwitz ? Comment prolonger l'humanité après ça, et après Srebrenica, et après d'autres horreurs ? C'est tellement lourd... Quelqu'un comme Armand Gatti (nb : je ne suis pas sûr du tout de l'orthographe, ndr), qui a été en camp, je trouve qu'il a une réponse très forte à ça : c'est au contraire écrire, écrire et travailler. Et résister." JPR "C'est d'autant plus important, je pense, pour passer à autre chose - sans oublier." BC "Le problème, c'est la prétention : ça pourrait recommencer, tout peut toujours recommencer." DB "En ce moment, il y a des protestants qui jettent des pierres sur des enfants catholiques, et il y a des Palestiniens qui tirent sur les Israëliens - et inversement !..." BC "Surtout inversement, quand on est politiquement correct." DB "Oh, ça canarde de tous les côtés !... De toute façon, pour moi, c'est que du bois pour l'enfer, c'est que du charbon pour l'enfer, tout ça : ils iront alimenter la grande chaudière (rires). Ils se réclament tous d'une religion, ce sera donc bien fait (rires)." STG "Moi, je dirais que ça sent l'instinct, on a tous ça, l'instinct de vivre qui fait que oui, tu refais, tu redémarres, tu revis. Donc, oui pour la poésie, pour une réflexion, l'écriture... C'est comme chercher le soleil, c'est vital." BC "Gatti, dans son histoire, il raconte qu'il a rencontré le théâtre par les rabbins qui sont rentrés dans les baraquements, ils rentraient et ils disaient : "Ich war, Ich bin, Ich werde sein", "j'étais, je suis, je serai" (silence)."
DB ""Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas"..." BC "Oui, Albert Camus... Pff... Je crois que la première fois que j'ai lu ça, j'étais passé complètement à côté. Il y avait un tel dépouillement, et c'était ce qui était recherché, que j'ai dit : "Oui, mais quoi ?..." (sourire). Et justement, c'était fait exprès, mais bon... (sourire)" JPR "On a lu ça tout jeune, aussi..." BC "La phrase en elle-même, par exemple, c'est vachement fort, même comme procédé - et c'est tout le temps comme ça. Et puis il tue l'Arabe sur la plage et je ne sais pas exactement pourquoi, et tout est "je ne maîtrise pas". (Silence.) Et moi, j'ai failli jouer le rôle de Meursault pour un film de Mehdi Sharef qui devait reprendre 'L'Etranger' - mais il ne l'a jamais fait. Et je ne sais pas si moi je l'aurais fait, non plus. J'aurais essayé, en tout cas."
STG "Ca, c'est pour toi, Bertrand, il faut que tu trouves qui c'est : "On va continuer à voler dans les airs, et les supermarchés, pour se donner l'air de ne pas rien faire et pour manger." (Silence interrogatif.) C'est un pote à toi qui a écrit ça... On les connaît tous... Ca pourrait être qui ?... Moi, je suis fan de son écriture, et là je vous donne quasiment la réponse, pas de la zique du tout... Putain, le dernier album, c'est magnifique... On les croise de temps en temps... (JPR et lui musent la mélodie de 'L'Iditenté', titre de ce groupe sur lequel Noir Désir joue.)" BC "Ah oui, c'est les Têtes Raides ! Ah merde (rires) !... C'est 'Ginette', mais oui !... On a eu une bonne rencontre, et on a fait des bonnes pétanques ensemble (sourire) - puis d'autres choses quand même, aussi. C'est une drôle de famille, ça." STG "C'est vrai qu'ils font famille." BC "C'est là aussi un autre univers, soi disant, et d'ailleurs avéré comme tel - et tant mieux !... Et c'est vachement bien de se rencontrer."
JPR ""Quant à la vie intérieure, mon cher petit, essaie donc te l'offrir l'estomac vide. Ou privé d'eau potable. Ou lorsque tu partages ta chambre avec sept personnes.", Ian McEwan." BC "Il a vécu à Moscou juste après la Révolution, dans les appartements communautaires (sourire) ? Eh ben ouais..." STG "J'ai jamais rien vécu dans ce genre-là, mais j'imagine..." BC "Pas facile, la culture sans la bouffe, sans un certain confort, un minimum..." DB "Bah, ça dépend : regarde Sulitzer, il s'en est bien tiré (rires)..." BC "Ca donne encore plus d'importance à la culture, en fait. La nourriture, elle est de toutes sortes : on se le dit toujours. D'ailleurs, avec le nouvel album, là, il y aura un sandwich (rires), parce que ventre affamé n'a pas d'oreilles et on n'a pas envie que ce soit mal écouté (rires). Bon dieu, c'est tellement grave, cette chose, qu'il faut qu'on déconne (sourire). La culture, c'est vrai que c'est le sel et le poivre de la vie, mais c'est vrai qu'il faut qu'il y ait la vie... Faut pouvoir vivre... Il y a trop de gens qui, dans le fond, ne peuvent pas - ça remet les choses à leur place, oui... Enfin, bon, on y va !..."
BC ""Chante la colère, déesse, du fils de Pélée, Achille, colère funeste..."" DB "(Immédiatement) Homère." BC "Premier vers de 'L'Illiade'. Homère d'alors (rires) !... O, Dies Irae (titre du double album en concert de Noir Désir, ndr) !..." C'est un truc perturbant, de voir que le premier grand texte méditerranéen commence par le mot "colère"... BC "Moi, j'adore la Méditerranée, c'est très beau, c'est comme un mythe, pour moi - justement, mythique... Par contre, c'est vrai qu'il y a souvent eu de la colère autour de la Méditerranée, et il y en a encore, terriblement." DB "En ce moment, tu as ainsi de la colère chez les Egyptiens qui humilient un peu (sourire ironique) les soi disants homos : ils les mettent juste un peu en cage. J'ai entendu un commentaire génial à ce sujet, un mec qui disait que c'est probablement le pouvoir qui veut lutter contre les islamistes sur leur terrain favori, c'est à dire la morale : plus fasciste que les plus que fascistes... Plus con que con, il y a très con (sourire ironique)..." BC "D'un autre côté, la colère, c'est important : il faut rester en colère. Nous, par exemple, on vient de sortir un album où la colère est moins manifeste. J'ai lu l'autre jour une phrase qui me plaisait, de Calaferte : "On peut me couper en rondelles, chaque rondelle de moi sera toujours en colère" (sourire). Mais il n'y a pas que la colère, j'ai découvert ça hier soir avec une jeune femme qui passait comme ça dans la rue (rires) - non, coupez, c'est pas vrai : je le savais avant (rires)."
STG ""I've seen the nations rise and fall, I've heard their stories, heard them all, but love's the only engine of survival." Alors là, je pourrais pas le chanter. C'est de Leonard Cohen. Je sais pas, je peux pas réagir sur Cohen..." BC "T'aimes pas Cohen ?..." STG "J'ai juste dit que je voulais pas réagir !... Grand poète, quand même, faut pas déconner. Et puis, quelle belle voix..." DB "Je me méfiais : je me disais que si tu lui faisais le même sort qu'à Houellebecq..." STG "Non non non..." BC "C'est pas la même pointure, déjà comme chanteur (sourire). Cohen, c'est quelqu'un de proche. Cohen, c'est quelqu'un qui lutte contre la dépression..." STG "La seule fois où on l'avait approché, moi je me rappelle d'un mec qui était ultra fragile. Il me semblait presque en verre." L'une de vos rares reprises, c'est justement 'The Partisan', en duo avec Sixteen Horsepower... BC "En fait, c'est arrivé un peu par accident. On était aux Etats-Unis avec Sixteen Horsepower, on était allé les rejoindre pour faire 'Fire Spirit' de Gun Club (pour le troisième album de Sixteen Horsepower, 'Low Estate', ndr), et on a tellement tracé pour la faire qu'il nous restait un jour de studio programmé. Et nous étions donc là, les Américains et les Français, à se retrouver le lendemain matin (on n'avait pas beaucoup dormi), à ne pas savoir quoi faire, et il se trouve que Cohen a déjà repris 'The Partisan' - c'est une chanson de la Résistance, qui vient de France - il a d'ailleurs gardé un passage en français. On s'est donc mis d'accord, sauf qu'on ne savait ni le texte, ni les accords : quelqu'un a filé à Philadelphie chercher le disque... C'était carrément une émotion incroyable, d'autant que dans Sixteen Horsepower, la moitié c'est des Français, et on en parlait ensemble : il n'y a que les Français qui pouvaient comprendre la chanson comme centrée sur une résistance contextuelle de la seconde guerre mondiale par rapport aux nazis - alors que le texte global de Cohen passe par-dessus, il ne cite personne : on ne dit pas "the Germans", il y a juste la phrase "les Allemands étaient chez moi", moment où il reprend un peu le texte de l'original (écrit par Marly et Zaret en 1943, ndr). Donc en réalité, c'est pas de Cohen au départ, il l'a adapté (pour l'album 'Songs From A Room' en 1969, ndr) et c'est lui qui lui donne son truc. Et non seulement on l'a fait, et il y avait pas mal de magie dans le studio, mais en plus, ça a fait tchatché vachement parce qu'on a expliqué à ceux qui n'avaient pas compris, les Américains, que ça parlait de la seconde guerre mondiale. Ce que le reste ne pouvait que laisser supposer. Il faut toujours expliquer, d'ailleurs." Propos recueillis par Didier Smal le 7 septembre 2001, au café "Music Village" à Bruxelles Il faut toujours
connaître les limites du possible.
Nous ne voulons pas qu'on se
souvienne de Pas pour s'y arrêter,
mais pour tenter nous, ni qu'on fasse notre
éloge. Nous voulons l'impossible dans les
meilleures conditions. seulement renforcer la
lumière et répandre Romain Gary l'illumination. Ben Okri L'écriture,
moyen pour une vie plus que personnelle,
au lieu que la vie soit un pauvre secret pour
une écriture qui n'aurait d'autre
fin El cuarto de
Tula, le cogió candela qu'elle-même.
Ah, la misère de l'imaginaire et Se
quedó dormida y no apagó la
vela du
symbolique, le réel étant toujours
remis à Buena Vista
Social Club demain. Gilles
Deleuze C'est de tout cur que
je souscris à la maxime Comme une fille / La rue se
déshabille / Des selon laquelle "le meilleur
des gouvernements pavés s'entassent / Et
les flics qui passent / est celui qui gouverne le
moins", maxime que Les prennent sur la
gueule j'aimerais voir suivie
d'effet de manière plus rapide et plus
systématique. Léo
Ferré Henry D. Thoreau Une
espèce de déperdition constante du
niveau normal de la
réalité. So let me be
who I am Un
effondrement central de l'être. Let me kick
out the jams Antonin
Artaud MC5 Dévisager, jusque face
au peloton, c'est envisager que ceux qui vont
tirer n'ont pas When they kick at your front
door l'éternité de
leur côté, mais leur propre
histoire How you gonna come
? devant eux qui les regarde,
qui ne regarde With your hands on your
head qu'eux et qui les regardera
jusqu'à ce qu'on Or on the trigger of a gun
? les juge. The Clash Bertrand Delcourt Nous ne nous
sommes toujours pas mis Je suis venu,
mais je suis pas venu tu penses d'accord sur
le type de guerre qui sévit en M'entendre
dire "sois le bienvenu" Algérie.
Selon certains morts dignes de foi, il Mais
l'estomac qui a besoin d'essence s'agirait
sans ambiguïté d'une "guerre Dit
"qu'est-ce qu'il y a aujourd'hui au menu
?" meurtrière". Zebda YB On va continuer à
voler Chante la colère,
déesse, du fils de
Pélée, Dans les airs Achille, colère
funeste (
). Et les
supermarchés (premier vers de
L'Illiade) Pour nous donner l'air de ne
pas rien faire Homère Et pour manger Têtes Raides Ne souffrez
pas que ceux qui ont les mains vides Je suis
belle, ô mortels, comme un rêve
de se
mêlent à vos transactions, car ils
voudront pierre vendre leurs
mots contre votre travail. Charles
Baudelaire Khalil
Gibran Tant pour ses
clips vidéos que pour ses Ce qui vient
au monde pour ne rien troubler pochettes,
Noir Désir a toujours veillé à
avoir une ne
mérite ni égards, ni
patience. identité
visuelle forte ; la peinture, les arts René
Char plastiques,
le cinéma, dans quelle(s)
mesure(s) sont-ils part
intégrante de l'univers du groupe
? Peur de ce
qui pense. Peur de ce qui, en Noir
Désir, par sa présence au minimum,
l'homme, est
actif, en marche, en quête. Les soutient le
Gisti ou le "Sous-Marin", entre vies
simplifiées plaisent au Dieu de Péguy
: la autres, mais
ne cède pour autant pas à la
soupe, la
prière et le lit. "chanson
engagée" ; existe-t-il à ces sujets
une George
Hyvernaud réflexion
au sein du groupe ? Aux
débuts du groupe, les mots
étaient Le
questionnement d'Adorno sur
l'opportunité empruntés
tant à l'espagnol qu'à
l'anglais, et la
possibilité d'une poésie après
Auschwitz toujours
présent ; la souplesse ainsi
fréquentée trouve-t-il
sa prolongation dans la réflexion
de semble avoir
contaminé le français, mais
aussi groupe
(comment écrire après Srebrenica)
? la musique,
mélange de divers idiomes. Il m'aura
fallu faucher les blés Avec la
censure successive de Baise-moi Apprendre
à manier la fourche et de Roberto
Succo, l'hypocrisie signale son Pour
retrouver le vrai retour ; par
rapport à ces cas particuliers, ou
au Faire table
rase du passé phénomène
en général, quelle est
votre Bashung réflexion,
votre réaction comme artistes et comme
citoyens ? Petit
frère a déserté les terrains
de jeux / Il Imagine what
my body would sound like marche
à peine et veut des bottes de sept
lieues Slamming
against those rocks Petit
frère veut grandir trop vite / Mais il a
Björk oublié
que rien ne sert de courir, petit
frère IAM L'évolution
physique due au passage du temps (
) Cela
dit, ce n'est pas non plus parce interroge-t-elle
la relation à la puissance et que Julio
Iglesias a survécu à Brassens
qu'il à la
force de l'expression, tant musicale que faut se
mettre soudain à douter de
l'existence vocale,
à la manière d'aborder le son
? de
Dieu. Pierre
Desproges La déraison se nourrit
d'ignorance et de crédulité, de
mythes et de passions, de foi et de frayeurs. Ce sont les
nourritures de toute La société
où vous vivez a pour but de vous religion, de toute
superstition. Et le détruire. Vous en avez
autant à son service. traumatisme économique
(
) risque de Michel Houellebecq transformer ces nourritures
en élixirs. Pour une nouvelle barbarie. Ignacio
Ramonet I've seen the
nations rise and fall I've heard
their stories, heard them all |