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Octobre 2001

 


Noir Désir
Les petits papiers

"Une version abrégé de cet entretien a été publiée dans le numéro 74 (octobre 2001) du mensuel gratuit belge Rif Raf, de même que la chronique du disque. L'ensemble des "petits papiers" proposés au groupe est disponible directement après la retranscription complète de l'entretien. Entretien et chronique par Didier Smal, hors droit de copie et de reproduction : quiconque réclame des deniers sur la générosité musicale de Noir Désir ne mérite que notre mépris."


Note méthodologique

A un entretien "classique" avec le groupe, j'ai préféré laisser une part au hasard en leur proposant une petite cinquantaine de bouts de papier sur lesquels étaient inscrits des citations littéraires, des extraits de chansons ou des questions/considérations personnelles. Après un moment de flottement, les quatre membres du groupe se sont pris au jeu, pêchant et lisant à tour de rôle un de ces petits papiers - et chacun d'alors intervenir à sa guise. Ce qui suit est la retranscription d'une rencontre littéralement "à la fortune du pot", parfois décousue en apparence - et encore, je vous épargne les rapides passes d'armes humoristiques... -, mais au fil de laquelle se dessine une image de Noir Désir à laquelle on n'est pas nécessairement habitué.


Une seule écoute de 'Des Visages, Des Figures' suffit : le sixième album de Noir Désir s'immisce d'autorité dans l'intimité de l'auditeur. C'est alors à l'auditeur de s'immiscer dans l'intimité de Noir Désir.

Bertrand Cantat (voix et plume, et des tas d'autres instruments, qui ouvre le feu en chantant ce qui suit) ""When they kick at your front door, how you gonna come ? With your hands on your head or on the trigger of a gun ?", c'est quoi ?"

Denis Barthes (batterie et percussions, et des tas d'autres instruments) "'Guns Of Brixton', des Clash !"

BC "C'est beau, c'est une des meilleures choses que j'aie entendues. La manière dont ça commence, qui avait été pompée d'ailleurs, je ne sais plus par quel..."

Beats International, le premier projet ex-Housemartins du mec derrière Fatboy Slim...

BC "C'est ça ? Ah ben c'était pas beau, la suite, c'était pas très intéressant. Je me rappelle que ça m'avait fait des sensations, des fois, de rentrer dans tel endroit et d'entendre cette basse qui part, et d'espérer 'Guns Of Brixton', et non, c'était pas ça. C'est un des meilleurs morceaux, des Clash et même tout court. C'est extraordinairement simple et il y a une tension là-dedans - et puis ce que ça raconte, aussi..."

The Clash et le punk, ça représente quoi pour vous ?

BC "Ben si tu veux, on n'a pas pu éviter : on a pris ça en plein dans la gueule (rires). On avait juste l'âge qu'il fallait."

DB "Ca nous a fait aussi le même déclencheur qu'à pas mal de groupes, se dire qu'on peut monter sur scène, dans des petits clubs, sans complexes - enfin, avec les nôtres, mais sans attendre qu'il se passe autre chose : si on a l'occasion de jouer, on joue, et on va peut-être se créer des occasions de jouer. "Do It Yourself", et ne courbe pas l'échine. C'est plus le côté Clash de l'idée punk qui nous intéresse, d'ailleurs : totalement iconoclaste - ou même le côté new yorkais : Richard Hell, Television, il y avait trop de bonnes choses."

 

DB ""I went to the crossroad, fell down on my knees, asked the Lord above : 'Have mercy, now save poor Bob, if you please'", Robert Johnson - là, on passe du punk au blues."

BC "Ca ne nous est pas étranger non plus, le blues. Robert Johnson, c'est tellement incroyable - c'est quoi, les années trente ?"

1936, c'est 'Crossroad Blues'...

DB "Par contre, je connais pas la musique qui va avec..."

BC "Tu veux que je te la chante ?..."

DB "Ouais..."

BC "Ben non !... (rires) Après tout, c'est toi qui as tiré le papier..."

DB "Bon, ben je vous la danse, alors (rires)."

BC "C'est sûr que le blues, c'est aussi une grande influence. Et puis, bonheur à écouter, tout ce que ça trimballe de pur et de beau."

Serge Teyssot-Gay (guitares et synthé, et des tas d'autres instruments) "Moi, tout ce que j'ai à dire, c'est que Nini (surnom de Denis Barthe, ndr), si il continue à séduire toutes les filles qu'il croise, il va finir comme Robert Johnson - mort, tué par un rival... Et puis quand même un petit clignement de paupière pour John Lee Hooker, au passage : parce que, bon, on s'était dit qu'il mourrait jamais, et puis voilà."

D'un autre côté, on imagine mal aussi Noir Désir finir un jour - et ça fait vingt ans que vous êtes là...

STG "Forcément, il faudra bien que ça arrive un jour ou l'autre..."

Vous envisagez ça comment ?

STG "Ben, avec des planches et des clous - et six pieds de terre au-dessus."

DB "Oui, il faudra bien ça, sinon, on trouvera le moyen de sortir (rires).

BC "Le groupe mourra peut-être avant nous, va savoir, quand même..."

 

STG ""Tu as bien dormi", oui ça me ressemble assez, "tranquillement", c'est moi aussi, "rempli de la sérénité de savoir qu'on n'est pas tout seul dans sa folie.", Paco Ignacio Taibo II. Je ne connais pas cet écrivain..."

BC "C'est un Mexicain, c'est ça, qui écrit des polars sur Mexico City ? Oui, je crois que je vois. Le polar, j'ai découvert ça tard. C'est soi disant un genre mineur, ou un truc du genre, enfin, peu importe, et je me suis rendu compte que là-dedans, il y a une putain de vie. J'ai connu ça par Manchette, en France, 'La Position Du Tireur Couché' - j'adore. On peut me dire qu'il y en a d'autres, des meilleurs ou des plus intéressants, je ne suis pas un spécialiste."

STG "La phrase ici, ça me penser à Hyvernaud, évidemment (cf. l'album de STG, 'On croit qu'on s'en est sorti', construit autour d'extraits de 'La Peau Et Les Os', ndr), parce qu'il parlait de la folie très très bien : les habitudes du quotidien qui font que, une fois que c'est répété et répété, tu t'enfermes dedans, et pour certaines personnes c'est insupportable et pour d'autres, c'est confortable. "On n'est pas tout seul dans sa folie"... Oui, c'est quand même bien, heureusement qu'il y a les autres - de toute manière : pour te faire prendre conscience que tu es décalé, déclassé, pour t'aider..."

DB "Tout seul, tu n'est pas fou : il n'y a aucune référence à opposer."

 

Jean-Paul Roy (basse et synthé, et des tas d'autres instruments) ""Un village peuplé d'irréductibles Gaulois résiste encore et toujours à l'envahisseur", Goscinny et Uderzo (rires). C'est pas belge, tiens. C'est vrai que des fois on se met en position de résistance, en réaction à tout ce qui se passe autour de nous."

BC "Ah ben dis donc, c'est tout ce que tu en penses ?..."

JPR "T'as vu ça, hein ?..."

DB "Pour moi, c'est l'enfance aussi - j'en relis encore, et je me marre toujours."

C'est un aspect de Noir Désir pas très connu, l'humour...

STG "Faudrait que tu sois avec nous..."

BC "C'est à dire que chaque fois que c'est avancé, que ça vient prendre les devants de la scène, ça change tout : c'est quelque chose qu'on garde, pas jalousement, mais on n'est pas non plus prêts à faire de la musique comique. Mais c'est sûr : je peux te dire qu'on se marre bien (rires). Et "irréductibles", moi, j'aime bien ce mot-là : on peut pas être réduits, voilà."

DB "C'est un calvaire pour les Jivaros (rires)."

 

BC "(Rires.) "Imagine what my body would sound like, slamming againts those rocks", Björk. On parle pas aux Islandaises (rires). Björk nous poursuit, ou c'est nous qui la poursuivons. C'est une artiste qu'on apprécie particulièrement, mais qui est aussi dans un autre univers que nous. On l'a vue il n'y a pas longtemps, deux fois, dans deux chapelles différentes : une à New York, une à Paris. C'était magnifique, on avait beaucoup de chance d'être là - surtout à New York, d'ailleurs -, mais à vrai dire il y avait aussi le côté "happy few" qui était un peu gênant - c'est bizarre que ce soit à ce point-là, mais on a trop de respect pour elle pour aller plus loin dans la critique de cet aspect-là... En attendant, le dernier album, une fois de plus... Enfin, moi, j'adore."

En un sens, que des gens soient à la fois fans de Noir Désir et de Björk, ça vous semble "logique"...

BC "Ca nous semble surtout indispensable (sourire). Logique, ça je sais pas... La logique, à vrai dire, on n'en a rien à foutre, de la logique (sourire). Mais c'est vraiment indispensable, parce qu'il n'y a pas de frontière entre les choses qui peuvent te parler. Ce serait terrible. C'est quelque chose contre lequel, en plus, on lutte toujours. Donc, ça fait très plaisir d'entendre ça, je peux te le dire."

 

DB ""L'écriture, pour une vie plus que personnelle, au lieu que la vie soit un pauvre secret pour une écriture qui n'aurait d'autre fin qu'elle-même. Ah, la misère de l'imaginaire et du symbolique, le réel étant toujours remis à demain.", Gilles Deleuze. Je ne sais pas qui est Gilles Deleuze."

BC "Un philosophe français. Je me suis éclaté il y a deux ou trois étés : j'avais acheté le coffret, 'L'Abécédaire', trois cassettes vidéos. C'est un entretien, en plan fixe, la télé au sens le plus strict - et c'est justement ça qui est génial, parce qu'on est juste avec une personne qui parle, et il est super attachant : je peux comprendre ce que ça pouvait être d'être élève de Deleuze... Je sais pas... Tu devais prendre ton pied, il n'y a pas d'autre mot. Le principe, c'était qu'il prenait un mot et il développait : ça part de "animal", je crois, et ça va jusque "zoophilie", un truc dans le genre - c'est pas vrai pour la fin (rires)...

DB ""...le réel étant toujours remis à demain" ?... Zoophilie ! (rires)..."

BC "Et en fait, j'étais avec des amis à la cambrousse, et régulièrement, on regardait un extrait, contre toute attente de ce que ça peut représenter, la jubilation de la pensée - et pas comme étant un truc chiant !... N'importe quel type d'ami qui passait à la baraque, de temps en temps, il pouvait être trois heures du mat' et on pouvait être dans n'importe quel genre d'état, et on se mettait une lettre de 'L'Abécédaire' : et ben c'est pas le truc "putain, c'est intello, chiant, assez...", non : de la jubilation. Parce que c'est vraiment passionnant. Après ça, je ne permettrais pas de juger toute son oeuvre, je ne la connais pas - mais j'ai un très bon a priori."

 

STG "Houellebecq, enculé (rires) !... "La société où vous vivez a pour but de vous détruire. Vous en avez autant à son service." Quel con, ce Houellebecq !..."

BC "Bon, il est très provocateur, beaucoup, même... S'agissant de la phrase, c'est une phrase qui est super intéressante - parce qu'en fait, il y a plein de choses intéressantes chez Houellebecq, mais par contre, son personnage et son spectacle, c'est parfois pénible..."

C'est un extrait de 'Rester Vivant', son deuxième livre, paru en 1991...

BC "Ah oui, d'accord : il s'en est passé, depuis... Moi, j'en suis resté à 'Extension Du Domaine De La Lutte'. Je ne savais pas qui c'était, ce mec-là : je me rappelle avoir acheté le bouquin comme d'autres : j'aime bien avoir des trucs à l'instinct, et c'était un titre... J'avais aucune idée de ce que c'était, et en fait j'ai trouvé ça excellent. Mais après, il y a des choses qui me gonflent - enfin, passons..."

DB "Dommage que son esprit n'habite pas dans un autre homme."

STG "Dommage que son esprit n'habite pas dans son cul, ouais..."

DB "Ben voilà (rires). T'es plus radical que moi, moi, je lui laissais une chance (rires). Parce que là, le passage est étroit."

 

JPR ""Il faut toujours connaître les limites du possible. Pas pour s'y arrêter, mais pour tenter l'impossible dans les meilleures conditions.", Romain Gary."

BC "Ah... Tu vois, ben ça, c'est exactement là où on est (sourire). Toute la journée, dans les autres interviews, on n'a parlé que de ça. Et puis, bon, Romain Gary, je ne vénère pas parce que ce n'est pas mon genre, mais c'est un magnifique personnage quand même. Je connais pas tout ; je suppose que tu retires trois ou quatre saloperies qui doivent traîner de-ci de-là, mais j'ai pas l'impression qu'il doit y en avoir beaucoup : je crois plutôt qu'il a fait pas mal de choses bien, et quand bien même lui aussi s'est mis, quelque part, à sa manière, à son époque et dans les canons de cette époque-là, en spectacle, par rapport à son chemin diplomatique et caetera, il reste franchement quelqu'un d'exceptionnel, tant dans sa pluralité que dans tout ce qu'il a pu écrire - tu te demandes d'ailleurs quand il a eu le temps d'écrire tout ça, vu ses engagements et sa carrière. Romain Gary, j'ai lu ça grâce à notre ami Akosh (Szelevény, souffleur d'exception remarquable sur 'Des Visages Des Figures', un des fers de lance des musiques improvisées et libres en France), notamment un bouquin d'entretiens dont j'ai oublié le titre... Romain Gary, il y a la phrase elle-même, et il y a tout ce que ça évoque pour moi : j'ai horreur de ça, mais quand même, dans une certaine mesure, ça a valeur d'exemple. C'est un mec, je trouve que la trace est belle... Je ne veux pas étaler ma culture, loin de moi cette idée, mais il se trouve que tu nous proposes, et j'ose croire que ce n'est pas par hasard, des choses et des gens (il pose la main sur les papiers déjà retournés)... c'est pas rien. Et c'est pas personne, Romain Gary. Il a tracé quelque chose d'assez exceptionnel - et il a fini par se flinguer (silence). Ce bouquin d'entretiens, c'est exceptionnel ; peut-être qu'il enrobe la légende, mais je m'en fous : la trace est belle, et la philosophie de vie est exceptionnelle."

 

BC ""Tant pour ses clips vidéos que pour ses pochettes, Noir Désir a toujours veillé à avoir une identité visuelle forte ; la peinture, les arts plastiques, le cinéma, dans quelle(s) mesure(s) sont-ils par intégrante de l'univers du groupe ?" On est peut-être en train de faire n'importe quoi avec ça, d'ailleurs, en ce moment. Notre dernière pochette, c'est de la peinture : un copain qui s'appelle Franyo Aatoth. Après, les images, c'est vraiment ce qu'il y a de plus difficile, parce que c'est tellement caractéristique de l'époque : il y a trop, trop d'importance qui est donnée à l'image et nous, c'est pas le domaine qu'on maîtrise le mieux. On a fait des choses, notamment dans les clips, qu'on a confiées à des amis : de nous-mêmes, on n'est pas très bons."

JPR "Par contre, ce qui est sûr, c'est qu'on n'aime pas ce qui est anodin, même dans l'image : il doit quand même y avoir une certaine force, pas juste des images collées sur de la musique."

DB "Pas que ce soit juste un support pour vendre de la musique."

BC "Alors, putain, pour ce qui est du cinoche... Avec l'album, là, ça fait des mois qu'on a le temps de rien voir, rien comprendre... J'attends de voir la version "extended" de 'Apocalypse Now', par exemple. Tout ce qu'on n'a pas vu, vaste sujet (sourire)... Mais alors là, le rapport à l'image, c'est ce qu'il y a de plus difficile, parce que ça prend tout de suite trop d'importance : il y a des décalages."

STG "C'est l'arbre qui cache la forêt, l'image."

JPR "Et en plus, on vit dans une société où elle est partout."

BC "Et comme tu dis, on veille, mais parfois, on fait quand même de sacrées conneries (sourires)..."

 

DB ""Nous ne voulons pas qu'on se souvienne de nous, ni qu'on fasse notre éloge. Nous voulons seulement répandre la lumière et l'illumination.", Ben Okri."

BC "Je ne sais pas qui c'est... Nous, on est de moins en moins modestes : on veut le début, et la fin aussi (sourire)."

DB ""...répandre la lumière et l'illumination", d'accord, mais qu'on fasse un peu notre éloge aussi - et qu'on puisse dormir plus, aussi (rires)."

BC "En tout cas, c'est beau - mais j'aimerais bien savoir le contexte, parce que ça pourrait être dans la bouche de beaucoup de choses..."

C'est dans un livre intitulé 'Etonner Les Dieux', et c'est part intégrante d'un discours dans une assemblée de "sages esprits" qui se mettent en retrait et, de même, réévaluent toute chose terrestre à l'aune d'un bienfait ou de l'éternité - ça a un côté karmique.

BC "C'est donc le principe du détachement, de se retirer du grand cirque, en quelque sorte..."

Et pourtant agir, c'est le léger paradoxe de ce discours...

BC "Pigé - c'est des francs-maçons (rires)..."

STG "Ca a un petit côté secte, aussi. Faut voir dans le contexte, mais moi, c'est l'effet que ça me fait. Si je le prends comme ça... (sifflement dubitatif) Ca pourrait être mal compris."

BC "C'est vrai que "lumière", "illumination", c'est des termes un peu religieux, mais mieux vaut répandre ça que l'obscurité à tout crin."

 

STG ""Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards, ni patience.", René Char. C'est beau aussi, les choses qui troublent rien, qui sont comme des brumes matinales, qui méritent un vrai putain de regard et de la patience, pour moi."

DB "Et à côté de ça, il y a des vies complètement anodines et heureuses qui sont très belles, et qui ne troublent rien. Non, il disait des conneries, René machin, là (sourire)..."

BC "Moi, je me désolidarise de mes camarades sur ce coup-là (sourire)..."

 

JPR ""Le questionnement d'Adorno sur l'opportunité et la possibilité d'une poésie après Auschwitz trouve-t-il sa prolongation dans la réflexion du groupe (comment écrire après Srebrenica) ?""

BC "(Silence.) Comment écrire après Auschwitz ? On a écrit après Auschwitz, et on a écrit après Srebrenica. Comment vivre après Auschwitz ? Comment prolonger l'humanité après ça, et après Srebrenica, et après d'autres horreurs ? C'est tellement lourd... Quelqu'un comme Armand Gatti (nb : je ne suis pas sûr du tout de l'orthographe, ndr), qui a été en camp, je trouve qu'il a une réponse très forte à ça : c'est au contraire écrire, écrire et travailler. Et résister."

JPR "C'est d'autant plus important, je pense, pour passer à autre chose - sans oublier."

BC "Le problème, c'est la prétention : ça pourrait recommencer, tout peut toujours recommencer."

DB "En ce moment, il y a des protestants qui jettent des pierres sur des enfants catholiques, et il y a des Palestiniens qui tirent sur les Israëliens - et inversement !..."

BC "Surtout inversement, quand on est politiquement correct."

DB "Oh, ça canarde de tous les côtés !... De toute façon, pour moi, c'est que du bois pour l'enfer, c'est que du charbon pour l'enfer, tout ça : ils iront alimenter la grande chaudière (rires). Ils se réclament tous d'une religion, ce sera donc bien fait (rires)."

STG "Moi, je dirais que ça sent l'instinct, on a tous ça, l'instinct de vivre qui fait que oui, tu refais, tu redémarres, tu revis. Donc, oui pour la poésie, pour une réflexion, l'écriture... C'est comme chercher le soleil, c'est vital."

BC "Gatti, dans son histoire, il raconte qu'il a rencontré le théâtre par les rabbins qui sont rentrés dans les baraquements, ils rentraient et ils disaient : "Ich war, Ich bin, Ich werde sein", "j'étais, je suis, je serai" (silence)."

 

DB ""Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas"..."

BC "Oui, Albert Camus... Pff... Je crois que la première fois que j'ai lu ça, j'étais passé complètement à côté. Il y avait un tel dépouillement, et c'était ce qui était recherché, que j'ai dit : "Oui, mais quoi ?..." (sourire). Et justement, c'était fait exprès, mais bon... (sourire)"

JPR "On a lu ça tout jeune, aussi..."

BC "La phrase en elle-même, par exemple, c'est vachement fort, même comme procédé - et c'est tout le temps comme ça. Et puis il tue l'Arabe sur la plage et je ne sais pas exactement pourquoi, et tout est "je ne maîtrise pas". (Silence.) Et moi, j'ai failli jouer le rôle de Meursault pour un film de Mehdi Sharef qui devait reprendre 'L'Etranger' - mais il ne l'a jamais fait. Et je ne sais pas si moi je l'aurais fait, non plus. J'aurais essayé, en tout cas."

 

STG "Ca, c'est pour toi, Bertrand, il faut que tu trouves qui c'est : "On va continuer à voler dans les airs, et les supermarchés, pour se donner l'air de ne pas rien faire et pour manger." (Silence interrogatif.) C'est un pote à toi qui a écrit ça... On les connaît tous... Ca pourrait être qui ?... Moi, je suis fan de son écriture, et là je vous donne quasiment la réponse, pas de la zique du tout... Putain, le dernier album, c'est magnifique... On les croise de temps en temps... (JPR et lui musent la mélodie de 'L'Iditenté', titre de ce groupe sur lequel Noir Désir joue.)"

BC "Ah oui, c'est les Têtes Raides ! Ah merde (rires) !... C'est 'Ginette', mais oui !... On a eu une bonne rencontre, et on a fait des bonnes pétanques ensemble (sourire) - puis d'autres choses quand même, aussi. C'est une drôle de famille, ça."

STG "C'est vrai qu'ils font famille."

BC "C'est là aussi un autre univers, soi disant, et d'ailleurs avéré comme tel - et tant mieux !... Et c'est vachement bien de se rencontrer."

 

JPR ""Quant à la vie intérieure, mon cher petit, essaie donc te l'offrir l'estomac vide. Ou privé d'eau potable. Ou lorsque tu partages ta chambre avec sept personnes.", Ian McEwan."

BC "Il a vécu à Moscou juste après la Révolution, dans les appartements communautaires (sourire) ? Eh ben ouais..."

STG "J'ai jamais rien vécu dans ce genre-là, mais j'imagine..."

BC "Pas facile, la culture sans la bouffe, sans un certain confort, un minimum..."

DB "Bah, ça dépend : regarde Sulitzer, il s'en est bien tiré (rires)..."

BC "Ca donne encore plus d'importance à la culture, en fait. La nourriture, elle est de toutes sortes : on se le dit toujours. D'ailleurs, avec le nouvel album, là, il y aura un sandwich (rires), parce que ventre affamé n'a pas d'oreilles et on n'a pas envie que ce soit mal écouté (rires). Bon dieu, c'est tellement grave, cette chose, qu'il faut qu'on déconne (sourire). La culture, c'est vrai que c'est le sel et le poivre de la vie, mais c'est vrai qu'il faut qu'il y ait la vie... Faut pouvoir vivre... Il y a trop de gens qui, dans le fond, ne peuvent pas - ça remet les choses à leur place, oui... Enfin, bon, on y va !..."

 

BC ""Chante la colère, déesse, du fils de Pélée, Achille, colère funeste...""

DB "(Immédiatement) Homère."

BC "Premier vers de 'L'Illiade'. Homère d'alors (rires) !... O, Dies Irae (titre du double album en concert de Noir Désir, ndr) !..."

C'est un truc perturbant, de voir que le premier grand texte méditerranéen commence par le mot "colère"...

BC "Moi, j'adore la Méditerranée, c'est très beau, c'est comme un mythe, pour moi - justement, mythique... Par contre, c'est vrai qu'il y a souvent eu de la colère autour de la Méditerranée, et il y en a encore, terriblement."

DB "En ce moment, tu as ainsi de la colère chez les Egyptiens qui humilient un peu (sourire ironique) les soi disants homos : ils les mettent juste un peu en cage. J'ai entendu un commentaire génial à ce sujet, un mec qui disait que c'est probablement le pouvoir qui veut lutter contre les islamistes sur leur terrain favori, c'est à dire la morale : plus fasciste que les plus que fascistes... Plus con que con, il y a très con (sourire ironique)..."

BC "D'un autre côté, la colère, c'est important : il faut rester en colère. Nous, par exemple, on vient de sortir un album où la colère est moins manifeste. J'ai lu l'autre jour une phrase qui me plaisait, de Calaferte : "On peut me couper en rondelles, chaque rondelle de moi sera toujours en colère" (sourire). Mais il n'y a pas que la colère, j'ai découvert ça hier soir avec une jeune femme qui passait comme ça dans la rue (rires) - non, coupez, c'est pas vrai : je le savais avant (rires)."

 

STG ""I've seen the nations rise and fall, I've heard their stories, heard them all, but love's the only engine of survival." Alors là, je pourrais pas le chanter. C'est de Leonard Cohen. Je sais pas, je peux pas réagir sur Cohen..."

BC "T'aimes pas Cohen ?..."

STG "J'ai juste dit que je voulais pas réagir !... Grand poète, quand même, faut pas déconner. Et puis, quelle belle voix..."

DB "Je me méfiais : je me disais que si tu lui faisais le même sort qu'à Houellebecq..."

STG "Non non non..."

BC "C'est pas la même pointure, déjà comme chanteur (sourire). Cohen, c'est quelqu'un de proche. Cohen, c'est quelqu'un qui lutte contre la dépression..."

STG "La seule fois où on l'avait approché, moi je me rappelle d'un mec qui était ultra fragile. Il me semblait presque en verre."

L'une de vos rares reprises, c'est justement 'The Partisan', en duo avec Sixteen Horsepower...

BC "En fait, c'est arrivé un peu par accident. On était aux Etats-Unis avec Sixteen Horsepower, on était allé les rejoindre pour faire 'Fire Spirit' de Gun Club (pour le troisième album de Sixteen Horsepower, 'Low Estate', ndr), et on a tellement tracé pour la faire qu'il nous restait un jour de studio programmé. Et nous étions donc là, les Américains et les Français, à se retrouver le lendemain matin (on n'avait pas beaucoup dormi), à ne pas savoir quoi faire, et il se trouve que Cohen a déjà repris 'The Partisan' - c'est une chanson de la Résistance, qui vient de France - il a d'ailleurs gardé un passage en français. On s'est donc mis d'accord, sauf qu'on ne savait ni le texte, ni les accords : quelqu'un a filé à Philadelphie chercher le disque... C'était carrément une émotion incroyable, d'autant que dans Sixteen Horsepower, la moitié c'est des Français, et on en parlait ensemble : il n'y a que les Français qui pouvaient comprendre la chanson comme centrée sur une résistance contextuelle de la seconde guerre mondiale par rapport aux nazis - alors que le texte global de Cohen passe par-dessus, il ne cite personne : on ne dit pas "the Germans", il y a juste la phrase "les Allemands étaient chez moi", moment où il reprend un peu le texte de l'original (écrit par Marly et Zaret en 1943, ndr). Donc en réalité, c'est pas de Cohen au départ, il l'a adapté (pour l'album 'Songs From A Room' en 1969, ndr) et c'est lui qui lui donne son truc. Et non seulement on l'a fait, et il y avait pas mal de magie dans le studio, mais en plus, ça a fait tchatché vachement parce qu'on a expliqué à ceux qui n'avaient pas compris, les Américains, que ça parlait de la seconde guerre mondiale. Ce que le reste ne pouvait que laisser supposer. Il faut toujours expliquer, d'ailleurs."

 

Propos recueillis par Didier Smal le 7 septembre 2001, au café "Music Village" à Bruxelles

 


LES PETITS PAPIERS...

Il faut toujours connaître les limites du possible.

Nous ne voulons pas qu'on se souvienne de

Pas pour s'y arrêter, mais pour tenter

nous, ni qu'on fasse notre éloge. Nous voulons

l'impossible dans les meilleures conditions.

seulement renforcer la lumière et répandre

Romain Gary

l'illumination.

Ben Okri

L'écriture, moyen pour une vie plus que

personnelle, au lieu que la vie soit un pauvre

secret pour une écriture qui n'aurait d'autre fin

El cuarto de Tula, le cogió candela

qu'elle-même. Ah, la misère de l'imaginaire et

Se quedó dormida y no apagó la vela

du symbolique, le réel étant toujours remis à

Buena Vista Social Club

demain.

Gilles Deleuze

C'est de tout cœur que je souscris à la maxime

Comme une fille / La rue se déshabille / Des

selon laquelle "le meilleur des gouvernements

pavés s'entassent / Et les flics qui passent /

est celui qui gouverne le moins", maxime que

Les prennent sur la gueule

j'aimerais voir suivie d'effet de manière plus

rapide et plus systématique.

Léo Ferré

Henry D. Thoreau

Une espèce de déperdition constante du niveau

normal de la réalité.

So let me be who I am

Un effondrement central de l'être.

Let me kick out the jams

Antonin Artaud

MC5

Dévisager, jusque face au peloton, c'est

envisager que ceux qui vont tirer n'ont pas

When they kick at your front door

l'éternité de leur côté, mais leur propre histoire

How you gonna come ?

devant eux qui les regarde, qui ne regarde

With your hands on your head

qu'eux et qui les regardera jusqu'à ce qu'on

Or on the trigger of a gun ?

les juge.

The Clash

Bertrand Delcourt

Nous ne nous sommes toujours pas mis

Je suis venu, mais je suis pas venu tu penses

d'accord sur le type de guerre qui sévit en

M'entendre dire "sois le bienvenu"

Algérie. Selon certains morts dignes de foi, il

Mais l'estomac qui a besoin d'essence

s'agirait sans ambiguïté d'une "guerre

Dit "qu'est-ce qu'il y a aujourd'hui au menu ?"

meurtrière".

Zebda

YB

On va continuer à voler

Chante la colère, déesse, du fils de Pélée,

Dans les airs

Achille, colère funeste (…).

Et les supermarchés

(premier vers de L'Illiade)

Pour nous donner l'air de ne pas rien faire

Homère

Et pour manger

Têtes Raides

Ne souffrez pas que ceux qui ont les mains vides

Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de

se mêlent à vos transactions, car ils voudront

pierre

vendre leurs mots contre votre travail.

Charles Baudelaire

Khalil Gibran

Tant pour ses clips vidéos que pour ses

Ce qui vient au monde pour ne rien troubler

pochettes, Noir Désir a toujours veillé à avoir une

ne mérite ni égards, ni patience.

identité visuelle forte ; la peinture, les arts

René Char

plastiques, le cinéma, dans quelle(s) mesure(s)

sont-ils part intégrante de l'univers du groupe ?

Peur de ce qui pense. Peur de ce qui, en

Noir Désir, par sa présence au minimum,

l'homme, est actif, en marche, en quête. Les

soutient le Gisti ou le "Sous-Marin", entre

vies simplifiées plaisent au Dieu de Péguy : la

autres, mais ne cède pour autant pas à la

soupe, la prière et le lit.

"chanson engagée" ; existe-t-il à ces sujets une

George Hyvernaud

réflexion au sein du groupe ?

Aux débuts du groupe, les mots étaient

Le questionnement d'Adorno sur l'opportunité

empruntés tant à l'espagnol qu'à l'anglais,

et la possibilité d'une poésie après Auschwitz

toujours présent ; la souplesse ainsi fréquentée

trouve-t-il sa prolongation dans la réflexion de

semble avoir contaminé le français, mais aussi

groupe (comment écrire après Srebrenica) ?

la musique, mélange de divers idiomes.

Il m'aura fallu faucher les blés

Avec la censure successive de Baise-moi

Apprendre à manier la fourche

et de Roberto Succo, l'hypocrisie signale son

Pour retrouver le vrai

retour ; par rapport à ces cas particuliers, ou au

Faire table rase du passé

phénomène en général, quelle est votre

Bashung

réflexion, votre réaction comme artistes et

comme citoyens ?

Petit frère a déserté les terrains de jeux / Il

Imagine what my body would sound like

marche à peine et veut des bottes de sept lieues

Slamming against those rocks

Petit frère veut grandir trop vite / Mais il a

Björk

oublié que rien ne sert de courir, petit frère

IAM

L'évolution physique due au passage du temps

(…) Cela dit, ce n'est pas non plus parce

interroge-t-elle la relation à la puissance et

que Julio Iglesias a survécu à Brassens qu'il

à la force de l'expression, tant musicale que

faut se mettre soudain à douter de l'existence

vocale, à la manière d'aborder le son ?

de Dieu.

Pierre Desproges

La déraison se nourrit d'ignorance et de

crédulité, de mythes et de passions, de foi et

de frayeurs. Ce sont les nourritures de toute

La société où vous vivez a pour but de vous

religion, de toute superstition. Et le

détruire. Vous en avez autant à son service.

traumatisme économique (…) risque de

Michel Houellebecq

transformer ces nourritures en élixirs. Pour une

nouvelle barbarie. Ignacio Ramonet

I've seen the nations rise and fall

I've heard their stories, heard them all