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.... Février 1993


LA TOURNÉE DES ENRAGÉS
Par H.M.

MERCI ET BRAVO A LAETITIA, QUI A RETRANSCRIT CES PROPOS

 

En prélude à sa grande tournée Noir Désir a rodé son show dans quelques clubs de l'exagone. Notre envoyé spécial a rejoint les 4 tostakys à Poitier et à Tours. Eblouissant, somptueux, fulgurant.

 

La balance, tout semblait normal, malgré la résonance des lieux. Le mixage limite pour la voix ne laissait guère de réserve, mais n'avait rien d'exceptionnel.

Pourtant, le soir, face à sept cents personnes entassées dans un cube type MJC, c'est la cata la plus complète. La Berezina, avec un festival de larsens éprouvants en intro, un son fluctuant et un chant totalement écrasé par la masse sonore. Quand les morceaux bastonnent - c'est-à-dire pendant la majeure partie du concert - on n'entend pratiquement plus Bertrand, qui s'égosille en pure perte. Le groupe est tendu, mal à l'aise. Sophie, la technicienne des retours, cavale et s'arrache les (faux) cheveux de sa perruque noire. En façade, Giorgio, le sonoman, fait des tentatives désespérées de réglages avant d'attendre que ça se passe...

Rendez-Vous Manqué.

Le public a-t-il fui en se bouchant les oreilles?

Pas du tout, il en redemande ! Si ce n'est pas l'hystérie (quoique, à certains moments...), l'accueil est très chaud et les pogoteurs ne sont pas en reste. N'y verraient-ils que du feu ? Impossible. Mais la joie de retrouver le groupe dans une salle de taille moyenne est le plus fort. D'ailleurs, loin de déclarer forfait, les Noir Désir ne ménagent pas leurs efforts. Les rappels sont ravageurs, une fois passé "Marlène", l'une des rares balladesgoualantes (ce qui, décidément, n'est pas leur fort). Le son s'améliore quelque peu.

Bertrand s'énerve et se livre à son théâtre de la possession comme si de rien n'était. En fin de parcours, Denis balance sa batterie... et s'esquinte le poignet (qu'il soignera avec l'arnica que Bertrand le prévoyant trimbale dans son sac, au milieu d'une flopée de bouquins). Quand il s'approche pour saluer, ses complices le poussent lâchement dans la salle, mais, porté en triomphe par des centaines de bras levés, l'intéressé semble apprécier la situation. La salle se vide lentement, et quand le groupe la surplombe de la passerelle qui rejoint les coulisses, il récolte une ovation qui ne trompe pas.

Mais, dans la loge, la polémique fait rage. Les musicos font la gueule, les technos font la gueule, sans oublier le nouveau manager (autrefois responsable de Camera Silens).

Bertrand : C'est dégueulasse, balancer une telle merde au public c'est lui manquer de respect ! Cette logique implacable se heurte à l'enthousiasme de quelques chasseuses d'autographes. Ont-elles tort ? Un grand groupe ne se reconnaît-il pas à sa capacité à affronter les situations les plus périlleuses ?

Le professionnalisme permet de tout assumer, de tout surmonter, de tout supporter, même l'insupportable. Et les ND sont incontestablement des pros. D'ailleurs, comme chacun d'entre nous, ils ont un jour ou l'autre craqué pour un groupe qui dégageait tellement que le reste était secondaire, même un son pourri ou un environnement sordide. Ils en conviendront et relativiseront les choses, le lendemain. Pour l'instant, ce n'est pas vraiment "En Route Pour La Joie'', car, toujours prêts à se remettre en cause, ils font preuve d'exigences finalement légitimes. Et même si les coupables sont vite identifiés (la salle, le matos de location), la soirée leur porte un rude coup. A deux heures du mat, quand l'équipe de dix personnes se retrouve au restau (pas le moindre clivage entre musiciens et techniciens ), l'ambiance est plutôt forcée.

Apparemment, tout est fait pour évacuer le problème, et ça discute ferme, de voyages, de motos, de foot et de musique.

Contrairement aux apparences, ces gars sont loin d'être des torturés tristounets : fêtards, ironiques, ils ont la plaisanterie facile et on comprend aisément comment ils peuvent être potes avec les décapants VRP.

Particulièrement loquace, Bertrand plaisante beaucoup, même si la fête n'est pas vraiment au rendez-vous.

Le lendemain, ils ont déjà pris du recul. Les premières dates s'étaient bien passées, Poitiers sera donc simplement rangé au rayon des mauvais souvenirs, sans aller jusqu'à remettre en cause l'optique même de cette pré-tournée. Avec regret toutefois : le Confort Moderne, ils y avaient joué en 87, et ils regrettent de n'y avoir retrouvé ni la même équipe, ni le même accueil. Pourtant, ils avaient sélectionné, parmi plein d'autres propositions, ce lieu multi-média (bar-fanzinothèque-salle d'expos et de concerts) qui constitue le coeur rock de Poitiers : ils croyaient limiter les risques, pouvoir éviter toute mauvaise surprise. Ils ont fait le pari de se frotter à des salles et des structures "moyennes" : ils redécouvrent les joies des concerts de clubs, mais aussi les galères des groupes qui doivent s'adapter aux infrastructures techniques existantes...

En effet, en guise d'apéritif avant la grande tournée qui les entraînera trois mois durant sur les routes de France, et avant les virées à l'étranger, le groupe joint l'utile à l'agréable: il se rode et se fait plaisir, à l'occasion de huit concerts intimes (quatre en France et quatre en Suisse).

Denis : Une petite tournée, c'est moins confortable du point de vue des conditions techniques, mais c'est quasiment ce qu'on préfère. Malheureusement, la contenance des salles pose problème, beaucoup restent sur le trottoir et le marché noir se déchaîne. Et si on ne faisait que ce genre de lieux, on y passerait notre année ! On avait annoncé qu'on ne dépasserait pas les cinquante dates en France, mais comme on a refusé tout gigantisme (la plus grande salle, ce sera l'Olympia ), on a dû doubler le nombre de concerts et, de fil en aiguille, on en est déjà à soixante-dix dates.

Les Noir Dés tiennent à rester maîtres de leur temps et à résister aux multiples pressions pour ne pas sombrer dans les habitudes.

Bertrand : Nous voulons casser le mécanisme qui fait perdre le fil intérieur. On peut échapper à la routine des tournées, à condition de le vouloir. Par exemple, en se ménageant des coupures, en s'agrémentant la vie grâce aux multiples rencontres, en privilégiant les contacts humains. Comme la Mano, nous avons surtout très peur de nous faire chier, et nous cherchons à casser les automatismes. Musicalement, notre recette n'est pas de juste changer l'ordre des morceaux, mais de tâcher de les laisser vivre. Soit nos chansons comportent des plages qui évoluent, soit nous essayons de leur réinjecter continuellement de la vie en descendant au plus profond. Et puis, en balance, nous nous amusons à jouer autre chose.

Ils tiennent visiblement à limiter la surenchère et les excès qui ont causé l'interruption de leur tournée précédente. Trop de concerts, trop de fiestas après-concerts avaient eu raison du membre le plus exposé, le chanteur.

Très pudique, Bertrand répugne à entrer dans les détails, et ne s'attarde pas sur ses problèmes de cordes vocales et sur la syncope qui l'avait terrassé sur scène. La voix cassée... et le reste... C'était terrible. Mais les problèmes physiques n'étaient que la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Le groupe traversait des problèmes internes et il était aussi destabilisé par l'accueil plutôt mitigé réservé à son second album, autant que par le rythme effréné des concerts.

Sergio : La convalescence a donc duré plus longtemps que prévu : médicalement, tout aurait pu être résolu en deux mois, mais on a pris beaucoup plus de temps. Et les rumeurs de split qui couraient alors n'étaient pas dépourvues de fondement : Nous ne voulions pas repartir sur les mêmes bases sans avoir résolu nos problèmes. Alors, nous avions convenu que nous redémarrerions sans doute le groupe, mais sans fixer de rendez-vous précis.

A nouveau réunis, ils considèrent cette séparation comme une étape nécessaire.

Bertrand : Nous étions ensemble depuis des années sans la moindre pause, nous devions donc aller vivre différemment, chacun de notre côté. Il fallait avoir envie d'être à nouveau ensemble et retrouver le fil intérieur. Ça a mis du temps, car nous ne sommes pas rentrés au même moment et nous voulions des changements autour de nous.

En tous cas, ces deux ans sans nouvelles n'ont pas affecté leur cote de popularité. Leur public est resté fidèle, et, pour rameuter les indécis et élargir les rangs, "Tostaky" fait merveille : porté par le titre ébouriffant du même nom, il est certainement leur album le plus abouti et le plus conforme à leur intensité live. Totalement en phase avec l'air du temps, il ne laisse cependant planer aucun soupçon d'opportunisme, tant il s'inscrit dans une évolution logique de leur démarche. Bien sûr, ils aiment tous Sonic Youth, dont l'influence a totalement décomplexé Sergio en l'incitant à donner libre cours à toutes ses aspirations de guitariste, à tous ses délires.

Mais ils ne sont pas allés vers le grunge : ils en faisaient déjà à leur façon et n'ont eu qu'à accentuer certaines tendances pour se retrouver sur ce même terrain. Tout était déjà en germe, il leur a juste suffi d'aller au bout de leurs désirs noisy.

Juste avant de quitter Poitiers, alors qu'ils sont déjà à l'intérieur d'une des deux camionnettes, ils sont réchauffés par l'intervention d'un jeune admirateur qui les a reconnus. Echange bref mais revigorant. Le fan admiratif : Super, l'album ! Désolé, je n'ai pas pu venir hier, c'était complet, mais j'essaierai de me rattraper à Limoges. Puis, maternel : Bertrand, fais gaffe à ta voix... Et n'oublie iras de faire dodo pour récupérer !

Vox populi...

 

La prochaine étape est une salle tourangelle au nom rimbaldien, un ancien ciné reconverti en salle rock grâce au soutien actif de Radio Béton, la radio rock historique du coin, toujours vivace après des années de militantisme et de galères. Nous arrivons à midi , comme le responsable l'a demandé par téléphone. Malgré le coucher tardif (concert, rangement et bouffe dans la foulée conduisent implacablement aux trois heures du mat, dans le meilleur des cas), chacun a speedé pour partir à l'heure.., afin de mieux glander à l'arrivée, puisque la sono n'est pas encore installée. Résultat, une première virée à l'hôtel, un trois étoiles chicos qui fera oublier les piaules glaciales de la veille. Avant de rejoindre la salle pour la balance, nous savourons un petit gag. La tenancière des lieux me prend pour le responsable du groupe et me transmet une invitation de la Comtesse de Paris, présente dans le salon avec des journalistes locaux. Je me fais bien sûr un malin plaisir de transmettre le message. Eclat de rire général. Mais pas de scandale (le seul incident sera l'émiettement des exemplaires du Figaro dans l'ascenseur). Ils filent sans demander leur reste : visiblement, ils ne raffolent pas des mondanités et ne tiennent pas à faire la couv' de "Paris-Match" ("Sang bleu et Noir Désir" ?).

Au réglage, le son est bon, mais maintenant je me méfie. A vingt et une heures, Marcel Express, les Raoul Petite du coin, entrent en action. Dans les annales, ils resteront l'un des rares groupes de ce style à s'être produit avec les Bordelais, qui les découvrent avec un certain étonnement.

Sergio : .j'aime bien écouter les groupes de première partie.

Pas bégueule et éclectique, une bonne partie du public plébiscite leur sens du funk, beaucoup plus évident que leur sens de l'humour. Avec quatre cent cinquante personnes (qui se sont arraché les places en deux heures), la salle est pleine à craquer, mais ne perd rien de son intimité : dans le fond, on n'est jamais qu'à quelques mètres de la scène. Changement de matériel et la clameur les annonce et ils attaquent nerveusement avec "La Rage".

Sapés à la scène comme à la ville, les quatre garçons dans la tourmente réduisent la frime au minimum. S'ils ne négligent pas de recourir à une mise en scène pour visualiser leurs épanchements, leurs flambées, ils n'ont aucun souci des poillettes. Leur générosité ne s'étale pas, mais perce progressivement sous une certaine réserve. La voix est tout à fait audible, et le son correct permet d'apprécier le répertoire : moins fourni que lors des précédentes tournées une heure quarante, chrono en main), ce dernier fait la part belle au dernier album, qu'il reprend dans sa quasi intégralité. Le groupe joue la carte du renouvellement et ne craint pas de prendre des risques en choisissant autant de nouveaux morceaux que de titres éprouvés. D'ailleurs, les citations de "Veuillez Rendre L'Ame..." l'emportent sur celles de "Du Ciment Sous Les Plaines", pourtant plus récent (faut-il y discerner également un implicite désaveux ?).

Moins impulsifs que par le passé, les Noir Dés soignent les climats, les ambiances. Ils savent toujours être frénétiques, mais ils ne se croient plus obligés de tout décharger d'entrée de jeu. Ils sont moins névrotiques, mais plus efficaces. Les fulgurances, les éclats des guitares et du chant n'ont plus d'aspect inconsidéré et se fondent mieux dans une construction d'ensemble. Leur slogan actuel pourrait être "halte au superflu", on épure, on simplifie, on dépouille, pour faire ressortir les angles, les arêtes. Et on ne prend plus de gants, on assume le chaos incisif, on le revendique. Malgré les quelques inévitables hésitations d'un show qui se cherche encore un peu (surtout au niveau des enchaînements), le concert est bien mené et table sur la progression. Campé dans un premier temps derrière sa guitare, Bertrand reste assez pépère, très en retrait par rapport à l'émotion qu'il suscite dans les premiers rangs (comme d'habitude, des grappes de filles écrasées devant la scène, de peur de perdre une bouchée du spectacle). Mais quand il pose sa guitare pour empoigner le micro, ses soubresauts de rocker possédé n'en sont que plus intenses. Il saute, il hurle, il tombe à genoux, et revisite avec une aisance stupéfiante les plans mythiques des bêtes de scène.

Avant de battre en retrait d'un merci, d'un sourire timide ou de quelque plaisanterie (qui tombe à plat). A la fois star et anti-star, Bertrand se sent mal à l'aise d'attiser ainsi les fantasmes. Mais le constat est là : tous ceux qui évertuent le groupe embrayent inévitablement sur le chanteur et son charme. " Ça me fait chier de focaliser l'attention. Nous sommes un groupe et m'isoler, ça ne correspond pas à la réalité de notre vie, et de notre partage, de l'argent par exemple. Je ne joue pas les cyniques et je vis de super moments quand je sens les gens qui palpitent avec moi. Mais l'idolâtrie est appauvrissante: le fan est en dépendance et l'échange est foutu. " Alors, quand les cris et les mains tendues deviennent trop pressants, il recule.

Et puis, le public n'est ps dupe, il ne faut rien exagérer : à la fin, quand il sautera dans la foule, il remonte, cinq minutes après, mais entier et habillé. En attendant, Sergio, le guitariste fou, entre dans la transe et extériorise, alors que Fred reste impassible derrière sa basse et que Denis ne ménage ni les grimaces ni la sueur sur sa batterie. "Tostaky" fait des ravages. Plus long et plus incisif que sur l'album, ce morceau fulgurant exerce totalement son pouvoir de fascination et le refrain final s'impose comme un obsédant manifeste de dandysme rock : "Soyons désinvolte/ N'ayons l'air de rien"...

Incontestablement, dans leur set, il y a un avant et un après "Tostaky", et entre les deux, le public frise l'apoplexie. Autre moment fort, "Johnny Colère", une reprise très expressionniste des Nus. Avec " La Chaleur" et "A L'Arrière Des Taxis", les écorchés vifs pètent les plombs. Bertrand se tord à terre, Sergio virevolte et finit à genoux. L'impression de malaise que dégage le groupe (fidèle à sa couleur fétiche) est extériorisé par une véritable stratégie de la tension. Noir Désir a le spleen frénétique et la névrose fun.

En concert, c'est le feu et la glace. La passion et la fêlure. Et toujours la fièvre.

Les rappels raniment encore les passions. La seconde série comporte une reprise mémorable de "I Want You" : le titre des Beatles est écrasé, malaxé, concassé, poussé dans les demiers retranchements de sa logique inteme, un peu à la façon dont Kat Onoma décortique "Wild Thing " Le morceau est rongé jusqu'à l'os.

Heavy, so heavy ! "En Route Pour La Joie" clôt les ébats dans l'excès. Denis bazarde fûts et cymbales, Sergio jette sa guitare. D'une manière spectaculaire, le groupe coupe court à toute tentative de prolongation indue.

Pourtant, la soirée réserve un petit extra.

Deux membres des Mobile Hoover et d'Orléans rejoignent ND pour une version improvisée et essentiellement vocale d'un chant traditionnel anglais, qui se poursuivra bien plus tard dans la loge.

L'après-concert est euphorique. Les Noir Désir savent se poser des questions - ce qui les rend autrement attendrissants - mais aussi profiter de l'instant, ce qui les rend attachants. Et si l'échec de Poitiers n'avait apparemment pas trop affecté leur moral, les voici néanmoins rassurés. A la veille de conclure cette mini -tournée pré1iii1ii;lire, ils savent que le rôdage est maintenant achevé et que le public les suivra dans leurs nouvelles aventures, vécues, sans la moindre compromission.

 

H.M.
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© 1998-2007.....Florent GARNIER