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Noir Désir au FOREST NATIONAL (Bruxelle),
Le 5 mai 2002

Par Alain LECOMTE


Un calcul secret de l'âme … Pour rapporter dans le détail un concert de Noir Désir, il doit y avoir une technique, une tactique, une formation à suivre …ce n'est pas si évident que cela, faut orienter les infos, moduler la mémoire, prendre des notes, sélectionner les détails, trier les faits, jongler avec les mots jusqu'à trouver les termes précis et adéquats, …je ne pensais pas que vouloir communiquer mon enthousiasme à la suite de leur récent concert en Belgique, tout en restant objectif à leur sujet, serait si difficile, prendrait autant de temps, requerrait autant de concentration …

Faut vous dire, Monsieur, que dans ma petite existence, Noir Désir tient lieu de délicieux traumatisme musical…. Une vague d'émouvantes sonorités et d'irrésistibles sensations parvenue via le petit écran m'a atteint dès 1987 J'ai immédiatement accroché aux cris débridés et riffs très personnels de ces jeunots passablement excités, aux guitares subtilement vociférantes …Depuis, je les suis très fidèlement, ne manque jamais un rendez-vous à ma portée – et celle-ci a déjà été à géométrie largement variable et extensible - et peu m'importe s'ils remplissent festivals, stades ou un Forest National gorgé de monde ....je ne suis pas encore parvenu à m'en dégoûter.

Dès qu'un nouvel album sort, à chaque fois, ils m'épatent, me surprennent, innovent, reculent les limites de création, et me séduisent de façon sans cesse renouvelée…

Même topo et même mieux en live : de showcase, en concert intime ou grand festival, j'ai cumulé les formats et sans jamais faillir, ils m'ont bluffé, me dopant de leur énergie communicative, m'ont collé les oreilles au plafond, me présentant continuellement de nouveaux visages, de nouvelles figures... différentes facettes de leur riche personnalité musicale.
Ce 5 mai encore, ils m'ont mis sur les rotules tellement leur show, résultat d'une fondamentale remise en question, m'a scié...
Dès la sortie de l'album " Des visages, des figures ", j'avais donc guetté la nouvelle qui me confirmerait leur passage en chair et en os dans ce pays peu accidenté qui est le mien. Grâce à la réservation électronique, j'ai dû être parmi les tout premiers à décrocher le précieux bristol …

Noir Désir était donc annoncé en Belgique un dimanche, ce n'est que tant mieux, c'est bien reposé et avec un max de temps libre que je pouvais donc m'organiser ce déplacement, qui se présentait comme un singulier pèlerinage. Voir mon groupe favori sur les planches est un événement déjà vécu souvent, mais les savoir, après une si longue absence, sur les planches de la plus grande salle rock du pays est une étrange consécration pour ces musicos. Je les connais assez que pour savoir qu'ils courent après bien d'autres choses que le succès, la fortune, la célébrité et la reconnaissance … ce que Jean-Marie "J deux M" a d'ailleurs appris à ses dépens l'autre fameux soir…lors d'une mémorable séance de crachat dans le trop bonne soupe financière.

Il a d'abord fallu se faire à l'idée, après leur passage marquant en 1998, dans la même ville, mais cette fois-là aux Halles de Schaerbeek, que chez nous, il n'y pas beaucoup d'autres salles assez grandes que pour accueillir les Noir Désir et la masse de leurs convives d'un soir dans des conditions décentes … si ce n'est en plein air ! !

Ce n'est que longtemps après avoir pu admirer le précieux ticket pour la première fois, que j'ai progressivement réalisé que ce dimanche serait le théâtre d'un événement qui serait bien plus que musical…

Un dimanche pas comme les autres, pour les hôtes de renom musical venus de France profonde et que Forest, petite commune sereine de Bruxelles, devait accueillir ce jour-là… un dimanche de vote, en fait, pour tous les citoyens voisins de notre pays, en tout cas ceux qui sont bien conscients que leur avenir est ce jour-là encore plus entre leurs mains…
Vu les événements qui ont précédé, ce ne devait pas non plus être un dimanche de vote comme les autres …puisque l'ambiance politique aux portes de notre pays s'est dégradée en une sombre cascade.

Pour les bordelais et leur équipe, il me paraît évident que le déplacement pour ce concert "capital" n'a pas dû être le plus réjouissant des périples de la tournée…

En d 'autres circonstances, ce repos dominical, je l'aurais bien envisagé tiède, radieux, ensoleillé…La radio allumée dès le matin cerne déjà l'événement, le laïus des élections qui ne nous concernent pourtant que de loin, nous inondent nous aussi de ce côté de la frontière. J'en arrive vite à trouver tout naturels le cirage et le crachin solidaires qui se diffusent copieusement sur la Belgique dès mon lever ce jour-là.

Un petit déjeuner chagrin n'y changera rien : il fait moche pour pas mal de monde ce matin-là.

"Que Paris est laid quand il se croit français
Que Paris est beau quand chante les oiseaux
Et moi avec mon pistolet à bouchon,
Je pars au front ">>>(1)

Pour ce dimanche qui aurait dû compter comme un jour de vacances, je comptais démarrer mon trajet bien tôt, mais le temps ne se prête guère à folâtrer dans la capitale et je traîne lamentablement avant de m'y résoudre …

"Bruxelles ma belle, je te rejoins bientôt
Aussitôt que Paris me trahit…
Cruel duel celui qui oppose
Paris névrose et Bruxelles abruti Et qui sait que bientôt ce sera fini,
L'ennui de l'ennui…
Bruxelles, j'arrive,
Bientôt je prends la dérive">>>(2)

Avec comme background la conscience politique que le combo bordelais a toujours généreusement affichée, les soutiens et autres engagements dont ils ne se sont jamais caché, les infos que le zapping des stations radios me diffuse tout le long du trajet gonflent peu à peu l'importance du bilan qui sera révélé ce soir, au moment même où bien d'autres ont convenu de se rassembler pour rendre hommage au rock, un parti qui mettra, lui, spontanément une majorité de gens d'accord, au moins pour un soir !
C'est difficile et paradoxal à appréhender que la situation ait tellement mal évolué que, finalement, les Français vont devoir se plier à un consensus amenant les électeurs à se motiver soudain non pas à voter pour, mais bien à voter contre !
A l'heure où je quitte l'autoroute, les dés pipés sont depuis longtemps déjà jetés, ce n'est plus qu'une question de patience et de chiffres…

"pendant que la marée monte et que chacun refait ses comptes… le vent, l'emportera…."

La fin de mon trajet se fera à l'écoute de ces statistiques que l'on débite à foison et qui commencent à avoir des relents rassurants… Le bruit des bottes s'est paraît-il largement atténué tandis que je me gare devant l'immense bloc de béton qui va m'abriter le temps d'une soirée …

Mince ! ! ce n'est pas vrai " F.N." ici aussi ? ? et en lettres géantes en plus ! ! Sûr que les initiales de "Forest National" ne passeront pas inaperçues ce soir, mais ici, au moins, leur mention fera sourire ceux qui relèveront l'allusion ! …On s'efforcera donc tous de ne pas abréger ni écorcher le nom de la salle qui nous accueille en ce jour et de considérer plutôt que ces initiales prendront pour les accros du rock l'allure des initiales d'un jour de F-ête N-ationale.
J'arrive dans la banlieue de Bruxelles malgré tout assez tôt.

Vers 17hrs, mais déjà bien tard à mon goût, j'aurai voulu me rendre disponible plus tôt …Toute l'équipe est en effet déjà dans la place, ça s'entend, et de loin : des battements et bourdonnements sourdent de la citadelle de béton…
Dehors, une dizaine d'aficionados battent déjà la semelle devant les grilles principales, sous un léger crachin à peine intermittent…quelques parapluie
"ouverts, comme des corolles en suspens…"

Familier du lieu, je m'écarte de cette file d'impatience et pousse une porte annexe, celle du "ticket service". Le doux vacarme d'un tempo de batterie immédiatement familier m'enrobe délicieusement les oreilles …les artistes, consciencieux, et conscients qu'ils inaugurent leur présence en cette salle qui pourrait révéler une acoustique rebelle, se sont mis au travail très tôt et s'attellent, depuis un moment déjà, aux différents essais et réglages de circonstance.
Je retrouve là, parmi les personnes affairées à la préparation du lieu, un copain qui fait partie de l'équipe responsable de la sécurité lors du concert. Ma carte de visite passe très vite de main en main, assortie de la promesse de la faire parvenir à l'un des visiteurs bordelais concernés.

Une longue tranche de patience commence alors…
Autrefois, --il n'y pas si longtemps de cela, en fait ! --, ce genre de pirouette perso me permettait d'assister assez régulièrement et de façon un peu privilégiée au soundcheck…

Une fidélité certaine de ma présence dès les débuts live du groupe de Bordeaux, encore peu (re)connus au milieu des 80ies, transformait en effet chacun de leur concert proche ( ou moins proche) de mon domicile en de sympathiques retrouvailles. On m'accordait facilement cette petite tranche de dessert-d'avant-le-concert …
Assister à leur balance, c'était comme pouvoir se goinfrer à l'avance d'une friandise privilégiée … mais pour ce dimanche-là, je resterai sur ma faim en cette matière -là !

Celui qui revient affiche un masque négatif : mes coordonnées sont bien parvenues, mais ils sont déjà trop occupés… : les consignes sont strictes : personne ne peut zoner dans la salle ou dans les coulisses pendant les mises au point…
Les temps changent, le public s'élargit, les salles gonflent en importance, symptôme qu'ils jouent définitivement dans une division supérieure …depuis des années qu'ils n'ont plus mis le pied dans cette partie de la Gaule, les rencontres se sont forcément espacées, le groupe a vu défiler différents managers, les contacts se sont dilués, l'arrivée du GSM a terminé de gommer tout privilège de copinage… en tout cas en ce qui me concerne ( pssttt!! bouteille à l'amer pour une future apparition estivale chez les Belges ! )...

Pour ce concert-ci, mes démarches se soldent donc par un chou blanc intégral, que l'on m'accorde néanmoins de digérer depuis l'intérieur du bâtiment. Même la presse la plus officielle est priée de patienter… longuement… tout ce que je vivrai donc de ces préparatifs, se fera dans la contemplation des portes coupe-feu qui, fort heureusement, et la puissance de la sono aidant, se révèlent être de piètres coupe-son. Quand bien même toutes les portes sont condamnées, de larges bouffées musicales parviennent de la salle …et me permettent de déguster goulûment de larges portions du travail sonore qui me parvient malgré tout (et tous!).

Ca ne m'empêche donc pas de profiter à pleins tympans du privilège qui m'est accordé de pouvoir entendre une bonne partie du soundcheck de l'intérieur du bâtiment, et c'est un régal…

Le son est dense, pêchu, énergique, les kids travaillent à mitonner leur stéréo, après la traditionnelle période de "tchiki-- tchikiki-- booms--booms", de cris ou vocalises divers, de réglages variés, c'est l'ensemble et la cohésion sonore du groupe qui sont mis au point.

Même lancés à la va-vite, les titres sont immédiatement reconnaissables, quelques repères du répertoire sont vite égrenés, abandonnés après quelques mesures.

Pour qu'on puisse fignoler le rendu de sa voix, Bertrand se lance dans de rapides versions "a cappella " du plus bel effet dépouillé.
La satisfaction technique de base obtenue, ils se testent une dernière fois en un mini-concert simulé. Les titres qu'ils amorcent ou jouent par bribes, dans une salle pourtant vide, dégagent déjà, les arrangements sont bien costauds, précis, la rythmique pulse sans véritable retenue, ils semblent en forme, prêts à nous régaler, peu de remarques ou de commentaires sont échangés entre musiciens et techniciens. La machine est déjà bien rôdée, et ils semblent, comme à leur habitude, avoir eu le nez fin pour s'entourer de gens compétents, ils ne vont donc pas s'éterniser…

Effectivement, j'ai tout juste le temps m'habituer au lieu, que l'apéro musical tourne court tandis que le calme reprend rapidement possession de l'enceinte vers 18h15.

A présent le va et vient des différents travailleurs participants à l'organisation de ce concert s'intensifie, les techniciens s'agitent encore un peu en tous sens tandis que, dans un coin résonne déjà une télévision qui ne se lassera pas de rapporter …
si l' "on est bien en France -FN souffrance, c'est le temps des menaces, on n'a pas le choix pile en face"
Je décide de patienter encore quelque peu, je ne suis pas le seul d'ailleurs, le long des funestes barrières …Notre " Pompom " national ( animateur radio pur jus rock, bien connu et vite reconnu ) restera longuement à mes côtés, à ronger calmement sa patience, attendant de pouvoir faire une interview exclusive pour son émission à la radio nationale, celle-là même dont la programmation braquée sur l'alternatif a bien chouchouté le groupe bordelais dès la parution de sa première rondelle.
Tandis que l'équipe de l'interview radio et d'autres visiteurs équipés de matériel vidéo s'engouffrent derrière le précieux sésame, je fais de nouveau acte de présence en insistant un peu, mais recueille de nouveau les mêmes consignes psalmodiées par l'attachée de presse locale… nobody dans les pieds today, car ils ne sont pas jouasses pour l'instant ! !

Espérant rencontrer malgré tout un visage, une figure familière à saluer, je musarde encore dans l'espace réduit qui m'est accordé. (Merci au passage à Freddy and Co qui ont gentiment fermé les yeux sur ma discrète mais insistante présence !)
Le panneau annonçant les futurs manifestations qu'abritera FN finira par retenir mon attention. Je ne peux m'empêcher de relever que le prix de certains tickets de concert sont devenus tout simplement honteux : en échange d'un succédané de "récital" garanti 100% talent allégé, les starcacadémistes, au même endroit, ratisseront bientôt près de deux fois plus de monnaie que les hôtes de ce soir.

Protégez vos poches les mioches, les vautours sont lâchés ! (heureux les simples d'oreille ! ! Universal est conçus pour eux ! )…
J'imagine que le management des Noir Dèz a dû âprement discuter pour défendre les principes pécuniaires auxquels ils restent -une fois encore- assez fidèles : le prix du ticket reste ce soir-là assez voisin de celui d'un CD dans le commerce …
Toujours pas de tête connue ou reconnaissable dans les parages … je m'éclipse à regret... Il est temps que je m'inquiète de ma vessie, puis de mon estomac aussi …

Retour en plein jour, la file qui piétine à l'extérieur a plus que doublé, la pluie aussi, mais elle s'interrompt soudain…Peu m'importe les circonstances du jour, qu'il pleuve, qu'il vente, même le ventre vide, je sais que ce sera un grand soir …

Vite repu, je regagne le site vers les 19hrs, tandis que les cordes ont repris et redoublent même. Bloody rainy Belgium ! ! Je suis abordé par les habituels magouilleurs qui rachètent/revendent les derniers tickets, qui glissent encore de main en main, de poche en poche, ces répugnants dealers affichent tous grise mine : les abstentionnistes au concert ne sont pas légion ! et les précieux sésames à monnayer sont rares. NON MAIS ! est-ce que j'ai vraiment une tête à REVENDRE mon ticket ! m'ont-ils bien regardé? ?
Devant les grilles, le groupe des acharnés a au moins triplé … que la passion les réchauffe !

Il est encore bien tôt, je vais faire un tour, je savoure encore mon attente en arpentant les abords de cette salle vers laquelle par groupes, les pèlerins d'un soir convergent déjà.

19 h30. De tous côtés des silhouettes rejoignent la meute, les bus déversent des grappes de spectateurs. Tout le quartier est à présent encombré de voitures qui cherchent tant bien que mal à progresser, à se caser. Les parkings officiels sont rares, alors la seule méthode pour Forest, c'est la débrouille nationale, consistant à dénicher un bout de trottoir, une portion de pelouse que personne d'autre n'a encore osé squatter… ou à marcher longuement.

Face au grand bâtiment, les files se forment et se tassent déjà … la pluie reprend et rend l'attente fiévreuse.
"où devant rien, on donne la messe…"

Fort heureusement, tandis que les 20 heures fatidiques commencent à être en vue, les grilles s'ouvrent et libèrent les premiers acharnés qui, dès leur ticket validé, galopent pour aller squatter le premier rang. Pas de panique, il n'y pas le feu, pas encore ! …
Un zozo, au bout d'un trottoir propose encore le précieux ticket à 60 euros ! !
Les aubettes qui fleurissent les abords ne se gênent pas non plus pour forcer les tarifs: boissons, nourriture ça flirte sec avec le prohibitif !

"Holy economic war" au ras des pâquerettes, des estomacs et des porte-monnaie - - - no business like chaud business ! !
La pluie cesse enfin, ce qui m'incite à prendre mon dossard dans la multitude disciplinée qui progresse lentement.
La fouille est quasi-inexistante, …étrange… c'est un symptôme plutôt paradoxal au pays du Heysel… finie la période de paranoïa où l'on craignait les lancers de cannettes autant que les coups de poignard…mais participer à un concert de Noir Désir, c'est déjà un contrat de confiance!

La formalité du vestiaire franchie ( prix sympa c'est assez rare que pour le souligner !), je me poste comme à mon habitude tout en bas des gradins de sièges (le rock, pour moi ça ne s'écoute pas avec les fesses. Et puis, j'ai toujours besoins de mes pieds pour apporter mon aide aux tempos !).

Fixé juste au bord du parterre déjà bien encombré, un endroit que dans cette arène je continue à trouver idéal pour jouir d'une vue complète et panoramique de la scène ainsi que pour la sauvegarde minimum de mon intégrité physique.
Calé à distance raisonnable de la meute qui s'entasse progressivement, et qui tôt au tard va commencer à onduler, se tasser, se tortiller se transformer en une marée agitée et incontrôlée de corps, de pieds de bras entremêlés…je suis prêt, j'attends le débarquement !

Communier avec l'ambiance agitée d'accord, frôler l'apnée non merci… J'ai déjà donné! Et puis, j'ai un peu passé l'âge…pas envie de quitter la joute sur une civière …me faut garder un peu d'énergie en réserve dans ma besace pour assurer le trajet du retour!
D'où je suis, avec un minimum de recul je capte déjà ce concert qui n'est pas encore commencé, je repère l'impressionnant matos qui tapisse le plafond, échafaudages, projecteurs, ils n'ont pas lésiné !

Malgré la pénombre voulue, je repère ce qui tapisse le fond de scène… la reproduction géante de la pochette du dernier album qui balise le terrain de jeu comme un immense "mural" aux couleurs de briques vives.

Le boucan du public grimpe petit à petit et se transforme vite en un bourdonnement agaçant, regarder sans cesse sa montre semble être la tendance et la mode du moment…

Dès 20 heures, l'éclairage se tamise soudain, les excités de service hurlent leur impatience…pour rien : la silhouette qui vient de se glisser, guitare à la main vers le micro central ne correspond pas à ce que tous attendent : plus grand, les cheveux plus longs…. c'est Frandol et son groupe qui investissent le haut podium…tout comme le prédisaient les nombreuses affiches généreusement placardées à divers endroits de la salle et de ses abords…

Musicalement, je ne connais encore rien de ce groupe, tout juste ai-je lu dans l'une ou l'autre revue spécialisée que c'est le patronyme du leader des "Roadrunners", groupe récemment splitté.

Comme Bertrand et sa clique s'occupent de choisir soigneusement leurs "ouvreurs" et ont pour principe de considérer leur première partie comme un tremplin dans une relation où s'allient respect et copinage, on leur prêtera d'autant plus d'attention.
La scène est à présent occupée par 5 membres pour une répartition conventionnelle des instruments, si ce n'est la présence d'un scratcheur-ambianceur électronique, préposé aux boucles et séquences dont la présence renforce une rythmique déjà bien établie.
Frandol ne révolutionne rien dans le genre Poprock musclé qu'ils pratiquent en Français et dont ils cultivent un peu passivement les stéréotypes.

Ils le font néanmoins avec énergie et enthousiasme, ce qui a l'air de meubler correctement l'attente du public, qui leur réserve applaudissements et vivats en quantité plus que polie.
Le guitariste se démène comme un pantin survolté et déploie une copieuse énergie pour nous convaincre du joyeux moment qu'il est en train de passer.

Je patiente moi aussi religieusement, applaudissant respectueusement leurs efforts bien entraînants, en pensant que je les apprécierai sans doute mieux ailleurs, et en d'autres circonstances, sans doute après avoir exposé mes oreilles à leurs compositions sur CD….

20h30, exit les premiers ambianceurs de salle sous une dernières vague d'applaudissements correctement nourris.
Après un rapide va et vient vers les ravitaillements en boissons, mais aussi, très logiquement, les toilettes, la foule sature à nouveau ce grand cirque assez rapidement et le brouhaha général gonfle au fur et à mesure que la patience diminue, que le délai d'apparition du groupe se prolonge…

Renseignement pris, ce sont finalement 8.000 bédouins qui vont se rassembler dans cet immense temple dédié aux bonnes vibrations ! ! Ce groupe m'avait habitué à plus d'intimité … sauf en version plein air bien sûr ! ..Forest N. n'est pas plein comme un œuf, les normes de sécurité sont bien appliquées, en prévision de ce concert qui, si la fougue habituelle du groupe est respectée, est pronostiqué d'avance comme dense et houleux, la communion corporelle sera ce soir sans doute encore garantie !
Il ne devrait plus y en avoir pour si longtemps, la fosse ressemble déjà à une immense ruche bruissante et bruyante…les bousculades commencent à se multiplier, sentant l'imminence du début de concert proche, chacun se cherche une bonne place, un bon angle, de l'air à respirer en quantité décente.

Il faut jouer des coudes et user d'un peu de persuasion pour progresser, mais se déplacer dans le "pit" restera possible et c'est tant mieux, car, avant même les premiers accords, on emmène -et, au besoin, on traîne ! -bras dessus, bras dessous, les premières midinettes qui, déjà prisonnières de la marée humaine qui ondule en tous sens, viennent de perdre le contrôle de leur souffle.
La moyenne générale d'âge des spectateurs à l'entour semble être celle des étudiants de tous niveaux rassemblés…Je me paye un soudain spleen d'ancien combattant : quel pouvait donc être leur âge en 1987, quand les Noirs Désirs -encore pluriels! - balançaient les premiers accès de "la rage", celle qui les habite encore, puis en parfaits "pyromanes" musicaux, boutaient le feu au Rock d'en France qui se remettait à grande peine de son deuil de feu Trust, Téléphone, …Sûr que certains n'ont pu vivre les premiers assauts de ceux qui ont déclenché de larges lézardes dans la pop à tentation électronique des années 80 finissantes, mais je m'égare ( de l'Est ?).

Le fait est que, dans cette assemblée compacte, ils sont rares ceux qui comme Myself alignent un âge voisin de celui du batteur qu'ils sont venus applaudir …

Bien des mélodies ont coulé sous les ponts depuis le premier balbutiement primal des bordelais adorés, l'effet "Tostaky" avait renouvelé et sans doute rajeuni le "following" du groupe, l'étincelle "Le vent l'emportera" l'a tout autant fait évoluer, et brasse de nouvelles âmes vers une nouvelle célébration renouvelée….

Je parcours des yeux les nombreux T-Shirts, "Noir Désir", "ND", "Tostaky", en noir, en noir et blanc, en rouge désir, autant de trophées ramenés d'autres concerts, de festivals passés, autant de souvenirs et de reliques fièrement exhibés.
20h50, à l'unanimité générale, ça commence à s'éterniser, les premières salves de clappe s'organisent pour les réclamer… l'attention se tend vers la scène pour voir "si rien ne bouge", mais à part quelques techniciens affairés, c'est le calme plat, …
La tension de l'arène monte encore d'un (dernier ?) cran.

Même si, sur les planches, les grattes ont fait leur apparition, ça traîne encore ce n'est que par après que m'apparaîtra l'évidence de ce retard pas si involontaire que cela, …indépendant de contingences techniques, résolues depuis bien longtemps…tandis que la Belgique patiente - ou si peu ! -, c'est le sort de la France que distillent peu à peu les médias, le groupe est certainement en train de prendre connaissance des résultats du scrutin qui arrivent au compte-gouttes en coulisse. Je les soupçonne d'ailleurs de s'être fait afficher depuis les stands … heu sorry ! les coulisses! , la progression des pourcentages tout au long du show, au fil de leurs sorties de scène…21H10, la pression du public flirte avec les sommets de chahut, la salle surchauffe, tandis que la sono s'emballe un peu en diffusant "another brick in the wall" de Pink Floyd, morceau caustique et revendicateur, comme par hasard !

Ce serait une parfaite intro pour commencer le banquet sonore auxquels nous sommes tous conviés…la foule se met à ânonner le refrain pour mieux s'en persuader, mais s'enchaînera encore un Blues aux sonorités africaines( # ** # )…qui n'atteindra pas son terme…

Car sans prévenir, la salle s'obscurcit graduellement, jusqu'au noir complet. Enfin ! Le chahut et la pression de la foule augmentent encore, de grosses vagues agitent les premiers rangs, tandis qu'on distingue avec peine les cinq silhouettes qui se glissent sans précipitation vers leur instrument respectif.

Chacun retient son souffle…Etonnement : alors qu'on les croit prêts à bondir, à allumer la mèche instantanément, comme ils l'ont tant de fois fait, si spontanément et dès les premières brasses… ici et aujourd'hui, au contraire, ils se sont positionnés calmement en repli dans l'obscurité qui règne sur le podium…

Le barouf soudain de la fosse s'atténue dès après les premiers sons sortis des diffuseurs…du plus profond de ces ténèbres complices, on entend monter lentement des râles rauques et gutturaux, des notes lugubres, des cris prolongés, une litanie grave, plasmodiée, ils démarrent en direct des catacombes par une mélopée digne des chants tibétains ou de prières indiennes, qui monte en volutes et se disperse dans toute la salle.

Le calme a regagné le public qui accompagne cette intro inédite d'un silence inquiet, surpris et curieux … qui va obstinément se prolonger tandis que cette gymnastique vocale se poursuit …on découvrira alors que ce long prémisse n'est que l'intro de

"Ernestine"

dès que les premières paroles sont reconnues, le parterre devant la scène commence à onduler de contentement. Mais se calme assez rapidement…

Le groupe va poursuivre son set sur la même trajectoire de retenue avec

"Si rien ne bouge"

La voix module, se pose avec précision et douceur, et est subtilement enrobée dans un sirop mélodieux.
C'est clair, cette fois, on y met les formes, on distille les préliminaires, ce n'est plus le Noir Désir qui, autrefois, sans presque prévenir, nous proposait un quasi-viol de nos tympans et de nos rétines, en passant crûment et directement à l'acte.

C'est le moment que Bertrand choisit pour prendre connaissance de l'enthousiasme qui règne parmi la foule …et de s'épancher sur le souci qui le mine depuis un temps : "Ca va la Belgique ? On est bien, chez vous, vous savez…. ?" … Chez nous en France, on a repoussé la bête à distance…il nous reste à nous occuper de l'autre guignol !". Comme je m'en doutais un peu, le contexte politique de la journée est tellement évident pour un français, que le groupe ne pouvait occulter entièrement le sujet. Bien au courant de notre propre situation, Bertrand aura aussi un petit commentaire sur ce parti nauséabond qui, chez nous aussi, a montré sa vivacité gargouillante lors de notre dernier et déjà lointain scrutin.

"Si les jeux sont faits, au son des mascarades, on pourra toujours se marrer…"

Sans vraiment laisser le temps aux salves d'applaudissements de se développer, Bertrand rajuste son micro pour mieux s'élancer, comme à son habitude ? ? Que nenni, du moins pour l'instant, car très subtilement, ils continuent par

"Septembre en attendant"

qu'ils exécutent sagement, subtilement, avec du mou sous la pédale, en prenant leur temps pour le siroter et glisser en un subtil enchaînement vers

"A la longue",

un autre morceau assez calme, mais déjà un peu plus rapide qui a rarement figuré au programme de leurs concerts…
Le public commence à se réchauffer sans vraiment se lâcher, mais on sent l'impatience gronder, il va falloir les nourrir ces affamés d'énergie!

Bertrand démontre toute la souplesse et la maîtrise retrouvée de son organe-instrument, la voix me paraît néanmoins étrangement éraillée, quasi fragile, hésitante et je me surprends à avoir une funeste pensée que je croyais appartenir au passé live vécu avec les Noir Dèzes : "s'il force d'avantage, la voix va-t-elle tenir ??"

"A l'envers, à l'endroit" va justement servir d'étape transitoire vers un palier de compression que tous semblent prévoir et attendre. C'est tandis qu'ils déroulent calmement le crescendo de ce premier extrait du tout récent album, que je remarque l'évidence que j'ai sous les yeux depuis un temps déjà … ils sont cinq sur scène ! !

Ce n'est pas que cette présence me semble étonnante ou incongrue, puisque je les ai déjà vus renforcés des poumons expressifs de Akosh S. lors de la dernière tournée en nos contrées, celle de "666.667 club". Sans vraiment remonter aux origines, j'ai aussi pu me compter parmi les participants des premières tranchées belges, d'où j'ai pu vivre les concerts de N.D. quand il comptait en son sein le violon flamboyant de François Bubu Boirie .

Mais, comme beaucoup, j'en étais resté à l'habitude de les voir le plus souvent s'exprimer sur les planches sous la forme d'un quatuor de mousquetaires électriques, fixé dans sa formation depuis l'arrivée de Jean Paul Roy.

Cette fois les instruments gérés par ce cinquième complice (qu'un complément d'info ultérieur me permettra d'identifier sous le patronyme de Christophe Perruchi) sont plutôt du type électronique. De toute évidence, la façon dont on l'a placé sur la scène dénote bien qu'il ne s'agit pas d'un renfort ou d'un apport occasionnel et annexe, mais bien d'un participant à part entière à la cohésion musicale du gang.

Et de fait, il suffit de s'aiguiser un peu l'oreille pour noter l'omniprésence des saveurs électroniques, qu'il bidouille savamment et dont il glace les compos d'un nappage synthétique directement hérité de l'album des remixes. Ce CD, de toute évidence, restera une étape essentielle dans la progression de la carrière du groupe.

Les boucles, bruitages, séquences ou sonorités de claviers électroniques qu'il diffuse enrobent les mélodies familières d'un emballage sonore nouveau …tandis que le groupe module à loisir, contrôle ses pulsions et se retient de moins en moins.

Ils ont dû bien réfléchir à constituer leur "play-liste", la doser, soupeser chaque titre … trahissant ainsi la maturité que ne pouvaient que gagner ces chiens fous de délires sonores … Car, pour l'instant, ils ne forcent pas le trait, mais attaquent à légers coups de pinceaux, l'œuvre est diluée, se travaille en couches légères, subtiles, transparentes, pour des tags à la bombe, plus violents, ou l'expression de la fureur de l'énergie pure, il va falloir faire preuve d'un peu de patience. Ce que tous ne veulent pas comprendre : les premiers "Tostaky" vociférés du premier rang commencent à fuser !

On n'en est déjà plus au stade des murmures et chuchotements, mais après un démarrage en douceur-et non plus tout en fureur-, le ton affiché semble vouloir procéder par paliers, en laissant graduellement chauffer la machine … on débute la rafale au diesel, le napalm a été (provisoirement ?) remisé … ou alors on en cherche la clé …

La rage, le défoulement, l'énergie pulsée à grosses goulées, on le pressent, ce sera pour plus tard.
Sur le final de ce titre, ils semblent s'exciter enfin un peu c'est Serge qui, le premier, sort d'un coup de sa léthargie volontaire.
Pour l'instant, les pulsions sont délibérément contenues, les cris et les coups retenus et, paradoxalement il s'en dégage un regain de vibrations, des émotions musicales encore plus captivantes. Le public fait savoir avec enthousiasme qu'il ne boude pas son plaisir.

Bertrand, dans son coin, se livre à un discret rituel, d'une petite bouteille il s'envoie quelques gorgées de ce breuvage mielleux secret qu'il garde toujours à portée de sa glotte, me voilà rassuré : je me rends compte que mes craintes n'étaient pas fondées : sa voix va très bien, il la dorlote calmement, les efforts qui ont précédé faisaient partie d'une simple période d'échauffement … de ses cordes et, simultanément, de mes nerfs !

Car le plat de consistance est soudainement amené :

"Les écorchés"

,reconnu dès les premiers accords c'est le titre-étincelle qui va faire l'unanimité instantanée sur scène comme dans la salle, le court-circuit que le public attendait patiemment depuis si longtemps déjà !

La composition originale est passée sur le billard, écorchée, la mélodie l'a été ,elle aussi, les guitares en sont presque gommées, tandis que des sonorités d'orgue électrique lui donnent un lustre sonore inédit.

Toute la trame mélodique est remodelée fondamentalement sur un détail de la composition qui devient soudain un gimmick essentiel … "white light, white heat!!" "WHITE LIGHT, WHITE HEAT " ! ! purée les voix ! ! Trois ou quatre voix au minimum qui d'un coup s'accordent et se rejoignent pour mieux arrondir le canon et booster l'émotion !

Laissées de côté l'intransigeance et la férocité d'autrefois, la composition apparaît plus épurée encore et d'autant plus efficace…
Par ce titre volontairement un peu plus enlevé, ils ouvrent enfin les vannes et lâchent la bride, la marée sonore se répand, dense, costaude et compacte mais précise, jamais assourdissante.

En réaction, on sent déjà la foule vibrer d'un coup, d'une seule masse, elle se met à onduler, c'est le premier titre vraiment costaud et la houle humaine s'agite en tous sens, l'onde se répercute tout au long de la salle, par grappes et vagues entières … on emmène, bras dessus, rictus crispés dessous les kamikazes des premiers rangs, à bout de souffle, qui se sont aventurées bien trop près de la ligne de front et ont brûlé trop vite leur réserve d'oxygène à la flamme de l'énergie intacte que diffuse à présent le commando, qui, sur la scène embrasée de lumières épileptiques, sort de sa réserve, secoue sa fausse torpeur ! … Cet embrasement soudain me ramène en mémoire les concerts passés : la fougue légendaire des ND a souvent fait des victimes consentantes parmi son public toujours compressé d'enthousiasme.

La prestation de l'équipe vient de monter d'un cran, elle devient plus dense, plus intense, de façon progressive, irrépressible, la turbine musicale est parvenue à parfaite température et atteint son rythme énergique de croisière !

L'étincelle a été prévue à un moment clé du répertoire de ce soir et embrase d'un coup l'audience : le pogo se répand ensuite comme une déferlante, enjambant même les premières rangées de sièges … Je n'avais plus vu cela depuis que l'ami Manu et ses potes de Radio Bemba étaient venus mettre le feu dans la même antre !

8000 personnes vibrent soudain à l'unisson dans ce temple dédié à la musique dont l'acoustique dessert idéalement ce concert, elles sont prêtes pour le plat consistant, les mélodies enlevées, survoltées, déchaînées…

Les lights et la mise en scène ont toujours été soignés chez les Noir Dèz. , et cette fois encore, tout a été repensé, revu, reconstruit, le fond de scène varie selon les tensions : la peinture du dernier CD peut, à l'envi, faire place à un écran géant révélant tantôt de dias figées ou des séquences vidéo, trames de fond ou jeux de transparence qui participent aux nombreux effets des projos fixes, mobiles ou programmables, dardant le ring musical d'ambiances variées, d'effets efficaces, subtils, recherchés, parfaitement saccadés.

La création lumineuse est bien une vraie composante de ce spectacle vibrant, constitué de jeux simples, mais aussi bourrés d'inventivité, comme ces spots de type "cinéma " qui s'étendent au bout d'une longue perche fixant un énorme œil "orwellien" au-dessus de chaque musico, installant sa surveillance "loftienne", et dont l'axe se strie soudain d'une traînée de points stroboscopiques, imitant, l'effet de munitions traçantes.

Via le jeu de l'ombre digérée par des clartés maîtrisées, toutes les ambiances sont subtilement transmises : les lueurs peuvent se faire vives, saccadées, tantôt éblouissantes, par la suite tamisées et complices des émotions plus retenues. Du vrai boulot de pros du spot !

Et toutes ces cascades lumineuses ont bien vite leur répercussion : les premiers rangs qui n'attendaient qu'un signal tacite de plus se défoule enfin et se laissent happer par une transe communicative dont l'épicentre vogue vers divers endroit du public.
Dans la foulée déboule alors …

"One trip, one noise",

qui ne renverse pas la vapeur, au contraire, car depuis qu'ils ont exposé leurs compositions aux suggestions talentueuses des remixeurs, des beats électroniques des plus pulsés ont intégré cette mélodie incontournable du concert…et lui ont insufflé un venin nouveau.

Après avoir osé les confier à d'autres mains créatrices, les compositeurs originaux reprennent possession de leurs créations et prouvent qu'ils ont su tirer une leçon profitable de ces versions par lesquelles les remixeurs ont pu exprimer leur propre vision sonore et ils donnent à présent une évidente traduction de ce qui leur a été permis d'apprendre…

Cette mélodie à l'origine formatée sur un rock basique très carré, violemment saccadé s'est métamorphosée en un reggae dub lourd et lancinant, dont la rythmique est renforcée par l'intervention de salves de claviers vrombissants. Leur vision du sujet prouve sans hésitation aucune qu'ils sont toujours prêts à innover et à se remettre en danger et en question, et qu'ils ont depuis repris possession de leur création.

Ils l'ont cette fois autopsiées eux-mêmes la trame mélodique, pour mieux en extirper de nouveaux éléments. Stimulée et présentée sous nouvel un habillage délibérément électronique, ils la régurgitent, transcendée en une édition complètement métamorphosée qui, dans sa nouvelle densité, recueille les vivats de la majorité.

Même si les guitares passent sur ce titre quelque peu au second plan, Serge a visiblement terminé son échauffement et reprend cette gymnastique gestuelle saccadée, ces pas de danse qui n'appartiennent qu'à lui et lui font exprimer sa vision de l'expression musicale comme un si c'était un art martial. Il se remet ponctuer ses riffs de bonds, de ciseaux réalisés avec un incroyable naturel, avec une réelle souplesse et une grâce évidente, sa guitare tenant lieu d'arme de défense comme de défonce.
Je me suis souvent demandé comment il ne se ramassait jamais de gamelle en alternant ainsi les bonds, les sauts et gesticulations débridées…(j'avoue que je l'ai déjà vu mettre genou ou fesse à terre, mais, appliquant sans doute l'une ou l'autre technique de judoka, il récupère ses manques d'équilibre pour mieux rebondir … miaou !

Participant du même raisonnement, je ne me souviens pas (plus ?) l'avoir vu casser une corde, et ce n'est pas faute de les solliciter à l'extrême en extirpant des entrailles de son instrument des riffs tranchants, violents, abrasifs.
Il utilise d'ailleurs toujours les mêmes guitares depuis de nombreuses années, ce sont encore et toujours les mêmes instruments avec lesquels je le vois pirouetter sur le ring de ce soir, même si les garnitures ont disparu et que leur apparence est devenue sérieusement patinées par les outrages subis sur de si nombreuses routes, elles ont gardé leur pleine efficacité et lui leur "accorde" en retour une totale fidélité.

La rythmique se déroule, plus dense, plus intense, enveloppante, Denis serre les dents pour ne pas laisser les tempos faiblir, Jean-Paul paie sa concentration par une certaine "staticité", que son efficacité à gifler ses quatre cordes pardonne immédiatement!
Christophe arpente son podium, passant d'un clavier à une table de commande, se dandinant au rythme des ses "scratches", tandis que, devant, les deux compères restants gesticulent de plus belle, se croisent, se heurtent, se provoquent, se lancent des défis d'accords crispés.

Une petite pause est marquée tandis que, devant nous, la présentation de la scène, de nouveau plongée dans les ténèbres, subit une métamorphose…Un rideau vaguement opaque et strié sépare à présent le public de l'espace-scène… et s'allume alors …

"Le grand incendie"

,qui débute dans une dimension lumineuse volontairement claustrophobe… le groupe est littéralement enfermé dans un étrange et lugubre bocal cubique dans lequel lumières et fumée s'enchevêtrent, mêlés d'éclairs diffus, de rayons étouffés. Des silhouettes fantasmagoriques, prisonnières de ce décor s'agitent et arpentent en tous sens, les ombres se chevauchent violemment en une macabre et violente cérémonie…

La lumière joue sur les trois dimensions de cette cage dont la seule paroi transparente et lamellée semble protéger le public d'un cataclysme en train de gronder …

Beaucoup d'encre a déjà coulé pour illustrer l'aspect prémonitoire de ce titre, même si Bertrand lui-même ne s'est pas trop épanché là-dessus…mais qui peut oublier que l'album détaillant ce qu'il faut bien appeler d' "étranges prédictions" s'est retrouvé dans les bacs un funeste onze septembre…

C'est donc une ambiance proche du sort réservé récemment aux "twin towers" et à leurs occupants qui est illustrée ici.
Je ne peux m'empêcher de voir aussi dans cette mise en scène osée le symbole des rayures de la "star spangled banneer", emblème qui vient de sentir copieusement le roussi ! Révélant sans doute ce que lui prédisait Cantat dans d'autres textes, par les quels il ne s'est jamais gêné d'exprimer qu'il ne porte pas dans son cœur les méthodes des mondialisateurs en chef.
Musicalement, les grondements d'introduction passés, ils embrayent tout sec et passent l'overdrive … pour une version vitaminée de ce titre soniquement coloré. L'harmonica de Bertrand fait soudains sa réapparition stridante, et attise de tout son souffle des flammes mélodiques qui déferlent déjà bien vivaces. Bien vite toute cette démesure de vigueur transperce le voile, rampe vers la salle, s'insinue parmi les spectateurs, c'est que cette interprétation d'une hargne brusquement retrouvée vient de bouter de nouveau le feu.à la salle dont les gesticulations s'embrasent instantanément face à cette spectaculaire dramatisation du texte…

Les vagues violentes des premiers rangs se communiquent rapidement aux plus éloignés, ajoutant une dernière touche surréaliste au tableau du naufrage.

Quand vont-ils donc distribuer les extincteurs …? ?

De la houle des premiers rangs s'extirpent les premiers "crowdsurfers", qui glissent sur les mains et progressent au-dessus des têtes en direction du brasier… ils n'iront pas bien loin …même si la fougue du public de ND est connue pour ne pas toujours être simple à museler, il faut bien être réaliste : ici à Forest, la scène est trop haute, trop éloignée … trop bien protégée ! Les plus énergiques parviendront tout juste jusque la barrière de front de scène, où les costauds du service d'ordre les prennent en charge, les serrent de près …et les dirigent vers les coulisses latérales … pas un seul saut de stage-diving sur toute la soirée ne sera accordé! !

C'est dire si la formule du concert peut avoir changé… je me souviens d'ambiances tellement endiablées dans le Nord de la France que les premiers aficionados se hissaient déjà pour rejoindre le groupe sur scène et ensuite se jeter dans la foule alors que les musiciens, sortant à peine des coulisses venaient seulement d'empoigner leurs instruments et qu'aucune note n'était encore jouée…! ! Il fut aussi une époque, pas si lointaine, où les musiciens payaient tout autant de leur personne et plongeaient eux aussi avec délectation vers les bras aussi nombreux qu'accueillants …en conclusion de concert, voire même au plein milieu de celui-ci, pris par une fougue soudaine de partager des émotions encore plus physiques… il y eut certains concerts lors desquels le micro de chant ne revint jamais sur scène, chapardé par un public trop heureux de chaparder pareil trophée !
"Y-a-t'il un incendie prévu ce soir dans l'hémicycle ? ? " Pour sûr mon gars ! et même qu'on nage dedans avec délectation "à l'envers, à l'endroit"

Après cet attentat mélodique réussi, qui a dynamité l'enthousiasme général, un certain calme revient, tandis que la scène se dégage, et s'habille d'une atmosphère plus sobre…Du cœur de cette obscurité revenue montent soudainement des sons étranges, d'interminables notes modulées, que l'on a difficile à identifier, il faudra un temps certain pour réaliser que Bertrand est en train de jouer avec l'élasticité de son talent vocal, se lance dans des improvisations, des expérimentations qui vont ainsi l'amener à passer d'un chant guttural, quasi-bouddhiste, à des mélopées tournoyant en volutes montantes, dignes des incantations arabes …toute cette mise en bouche pour mieux nous préparer à cette fresque subtilement lugubre qu'est

"Le fleuve",

que Bertrand démarre en solo, de sa voix nue, sans instrument, appliquant encore une fois une métamorphose créative à l'une de leurs torches les plus réputées… l'acteur Bertrand met alors toute son âme pour nous faire vivre son texte, scénario ramené à sa trame la plus simple et la plus crue, débitée, scandée, criblant cette déclamation poétique de gestes et de mimiques, transformant les ambiances pseudo-bucoliques des images d'origine en un mini scénario très "polar", que l'on découvre en direct.

Denis rappelle alors sa présence et insinue ces battements aériens, entêtants et obsessionnels, roulements syncopés que rejoignent alors les arpèges tranchants de Serge, et la mélodie repart alors habillée cette fois de tous les instruments pour une version des plus mouvementées de ce morceau-phare de leur répertoire auquel ils apportent encore une nouvelle patine, les claviers se font omniprésents et insufflent un torrent de sonorités..

Le groupe pulse comme jamais, en une cohésion quasi-tribale que rien ne semble pouvoir entamer.
Résultat immédiat dans le public : la fougue monte d'un cran encore.

On n' a pas le temps de s'en remettre et d'applaudir qu'ils enchaînent sur

"La chaleur"

dont ils font monter la température graduellement en un irrépressible crescendo, finissant en un feu d'artifices de sons et de rythmes rageurs.

Et toujours l'omniprésence de cette voix qui fait craindre de nombreuses fois la rupture, mais joue néanmoins le funambule d'un timbre à l'autre, s'étirant entre les limites extrêmes qui vont de la confidence chuchotée aux hurlements époumonés, se risquant aussi sans honte à triturer ses propres limites... la totale vocale quoi ! !

Bertrand se démène en tous sens, comme un pantin désarticulé, postillonnant à l'envi, tantôt debout, bondissant aussitôt, pour mieux se retrouver ensuite au sol, mimant les coups de poignard, exorcisant cette violence intérieure, contenue, modulée à foison, expulsant le plus gore des textes qu'il ait jamais écrits.Ils marquent ensuite un temps, s'essuient généreusement, vont-ils enfin marquer le break ? Nous laisser souffler ? Bien sûr que non ! ,il reste encore d'autres albums à visiter pour que tous soient contents et c'est le tour de

"Fin de siècle"

d'être exécuté sans ménagements, Bertrand ajoute aux lyrics habituels toute une gestuelle, décrivant en détails ce qui le hante…
C'est étonnant de remarquer combien de ses critiques d'autrefois, de ses coups de griffes à l'actualité ou caricature des travers de ses concitoyens, sont devenus autant de constats, de slogans si évidents pour tous, sous l'éclairage de l'actualité récente…
Il n'en abuse point, ce qui explique sans doute que sont passés à la trappe de la playlist de ce soir des titres de toute évidence trop politiquement colorés comme "ici Paris" ("Marianne, rebelle, me disait, qu'elle est plus jolie métissée"),"Un jour en France" –dont le contenu, à présent ment copieusement depuis que les fascisants sont parvenus au-delà des 15 pour cents décrits"…
"It spurts", "here it comes slowly" etc…il y en a tant et tant dont le timbre revendicatif prend un éclat soudain sous les rayons de l'actualité !

" Sous le ciment, les plaines " (1990, sous un déjà lointain septennat guignoslesque !) fut l'album qui révéla en premier leurs inquiétudes sur le fonctionnement du monde qui les entoure, les emploie, et les entraîne. " 666.667 club", par la suite, avait vu le déploiement de leurs convictions et rivé définitivement le clou de leur implication par des prises de position tranchées.
Un choix dans les textes débités aujourd'hui affiche sans doute leur volonté commune d'en faire un minimum sur le sujet grinçant, afin de ne pas retourner le médiator dans la plaie.

Il leur serait en effet vite reproché de s'abandonner à une démagogie facile et de faire de leur concert une tribune …
C'est un peu tard pour provoquer le déclic que certains semblent toujours attendre pour se décider à aller placer leur voix dans la balance.

C'est d'autant crucial que le sort à l'heure qu'il est en est jeté, et que ce ne sont pas les Belges qui sont devant eux ce soir qui vont pouvoir accentuer le résultat !

(nous qui, sache-le ami français qui me lit, n'avons pas la même liberté électorale que vous, puisque, en nos plates contrées, le vote des citoyens majeurs reste obligatoire !)

Il me semblait impossible que Bébert la boucle sur ce sujet crucial... même s'il se modère pour ne pas faire retomber l'ambiance générale, il laissera fuser de rares, brèves et caustiques remarques et placera plutôt sa rage intérieure sur le sujet dans un supplément de défoulement.

Moi, je continue à être persuadé que du fond de la coulisse, discrètement, on les panneautait sur l'évolution des résultats en train de se révéler, les rassurant (si peu !) sur le sort de ce pays où certains des démons sont sinon calmés du moins contrits !Un nouveau robinet d'énergie a dû être ouvert car c'est une version embrasée de

"Lost "

qu'ils entament là, dans l'enchaînement…

Bertrand met toute son âme d'acteur-né dans cette interprétation, avec cette façon sans égal de jeter les mots comme des étincelles, sa détermination semble vouloir laisser en nous des écorchures salutaires si bien qu'il s'époumone davantage encore, scandant ce refrain sans faiblir, de façon hypnotique…

Et soudain, il se met à pleuvoir dans la salle … non ? Si ! Les pompiers ? En retard pour le grand incendie? ? Je blague… si peu … l'ambiance et le défoulement général ajoutés à une climatisation asthmatique ont permis à une telle couche de condensation de s'agglomérer au-dessus de nous sur la haute paroi du toit de la salle, qu'elle retombe à présent en lourdes gouttes, bonjour l'étuve ! Je ne serai pas fâché de les revoir dans des conditions …disons plus oxygénées … en plein air par exemple!
Pas le temps de penser à chercher un parapluie …
déjà des roulements précipités, boostés de saccades lumineuses annoncent la suite, ils l'ont décapé, mis à nu et enjolivé de neuf, mais après quelques mesures on le reconnaît… c'est…

" A l'arrière des taxis "

Depuis le début de ce concert, c'est clair : ils ne vont pas s'endormir dans une formule de routine : chaque morceau a été remis en question, sa structure travaillée dans sa substance, le vernis est gratté, la mélodie décapée, passée à la moulinette, est étalée sur une nouvelle palette musicale, maquillée de frais ou épurée jusqu'à la moelle, le moule d'origine est cassé et les ingrédients compressés dans un style novateur, volontairement créatif. Noir Désir a encore reculé les limites de son talent de créativité, de chaque titre un détail, une strophe, un riff, un mot est extirpé, monté en épingle, mis en exergue et toute la chanson est remontée sur ce châssis neuf...

Elles sont tout bonnement incroyables l'inventivité et la remise en question par lesquelles sont passées leurs principales compos, que je prétendais connaître à fond.

Les plus connues biens sûr, mais les plus discrètes ont aussi droit à leur tour de manège en pleine lumière et je me mets à espérer qu'ils auront bien vite le projet de graver pour la postérité ce superbe travail de refonte, ce qui nous permettrait de ne pas oublier l'expérience unique qu'ils sont en train de diriger sur cette scène.

Parmi leurs premiers brûlots ( tiens ! ils ont sucré TOUT le premier mini-album!) celui-ci n'échappe pas au recyclage : l'interprétation dégorge de conviction et de personnalité. Le sort, chaque fois différent et unique, qu'ils réservent aux titres les plus attendus par le noyau dur des fans de la première heure, cela en devient drôle, caustique et surtout narquois : pas question qu'ils se prennent trop au sérieux puisqu'ils démontrent ainsi que leurs succès les plus connus ne sont pas figés, ne seront jamais immuables, que tout peut sans cesse être remis en question, écartelé, démantibulé, puis remonté dans une toute autre acception…Il n'est pas simplement question de recyclage ou de réactualisation, ici il s'agit bel et bien de ré-création qui a dit résurrection ? Ils sont toujours restés artistiquement bien vivants et en pleine forme !

"l 'Homme pressé"

va ensuite, lui aussi, subir une métamorphose des plus énergiques : les guitares se sont faites enrobantes, le beat s'est arrondi de façon vraiment provocante, c'est presque un rythme funky qu'ils nous déroulent là … le temps d'imaginer chez qui on pourrait trouver des références auxquelles se raccrocher (James B.? Prince… au passage !), et le morceau change encore, s'accélère, le débit de Bertrand monte d'un cran, cavale en liberté, la scansion bat de plus en plus la chamade. Bertrand a jeté loin de lui sa muselière et est en train de donner une leçon de débit de mots à tous les rappeurs de la planète, il accélère toujours, provoquant le tempo de Denis dans un duel de vitesse, le batteur sert à nouveau les dents, mouline tout ce qu'il peut, amené par son chanteur dans ses retranchements ultimes, jusqu'à ce que, les muscles tétanisés, il abandonne le sprint en giflant une dernière rafale de coups pour mettre lui-même enfin un terme à cette course de coups et de vocabulaire mêlés.

Denis, un jour, faudra penser à le peser avant et après le concert, juste pour se rendre compte du loisir !Les titres s'égrènent déjà depuis près de deux heures, mais personne ne s'en rend vraiment compte et, en fait, tout le monde s'en fiche, chacun déguste son plaisir à longues et goûteuses goulées … jusqu'à ce que soudain, à la surprise générale, chacun des musiciens quitte son instrument et emprunte le même parcours pour disparaître de la scène après quelques gestes de la main pour remercier le public … ou mieux l'exhorter à les réclamer …

"Ite, missa est" … mais les communiants ne sont toujours pas repus, pas encore et personne ne s'en laisse conter… C'est sans aucune hésitation que le rappel se construit, de plusieurs foyers répartis dans toute la salle …Notre arène nationale se transforme vite en une énorme marmite résonnante …mais c'est cette fois le public qui martèle le tempo.

Seules quelques minutes d'applaudissements disciplinés et de slogans criés à la cantonade nous priverons des animateurs de la soirée …qui réapparaissent rapidement, affichant tous la même banane de satisfaction !

C'est le moment que Bertrand choisit pour placer sa petite banderille critique " On l'a échappé belle, chez nous, en France, … dire que maintenant on a Chirac comme sauveur… amis belges, vous savez qu'on était sur le point de demander l'asile politique ? ?"
Il en restera là car parmi les cris et acclamations de la fosse commence à fuser des "Bertrand –Président-Bertrand…" qu'il ne doit pas trouver du meilleur goût…

Ils rient tous plutôt jaune à l'énoncé de ces réflexions …car ce n'est pas vraiment un score bien rassurant qui vient de tomber, plutôt un verdict saumâtre, tout juste bon à soulager le rictus, un check-up de cette Marianne que l'on découvre soudain lépreuse et dont le bilan de santé tardif a contraint la majorité des courageux votants à choisir le préservatif poisseux Chirac, seule solution à l'heure actuelle pour se prévenir du virus de la gangrène politique qui vient de se révéler si vivace !

En y regardant de plus près, au détour des textes ciselés par Bertrand, combien de revendications, de convictions, d'espoirs, d'illusions, qui d'un simple rond de crayon dans l'isoloir sont passés à la moulinette de l'histoire ?
Il rumine sans doute déjà d'autres traits de cynisme racontant la plaie bien béante à l'heure actuelle, que la France vient de se découvrir en s'auscultant il y a si peu de temps.

Si un jour tu pointes ton nez vers l'extrême, je t'en prie rejoue….
N'oublie pas que les hommes sont fous,
D'elle comme d'une cigarette…
La république, ça se roule sans filtre, c'est tout
Elle se consume sans en avoir l'air (3)

Mais la parenthèse est déjà passée…
Bertrand, redevenu soudainement solennel se présente alors au micro, lui seul est éclairé, sans instrument en main, tandis que de longues volutes de claviers lui prépare le chemin pour introduire d'une voix vibrante et rauque à souhait :

" Des armes "

A cappella, Bertrand y met tout son cœur pour cet hommage à Ferré accueilli par un silence quasi-religieux qui gagne alors l'assistance, l'émotion est si dense qu'elle en devient palpable, on perçoit vite qu'une une vague de frissons parcourt la foule qui retient son souffle pendant que Bertrand dépense le sien sans compter et pousse ses cordes vocales à limite de leur tension pour faire monter l'adrénaline en même temps que l'intensité dramatique du sujet …

"un ange passe…."

Pour trois minutes et quelque, on participe gratos au festival de la chair de poule …C'est aussi ça, Noir Désir, une rasade d'émotion pure, intacte, primale, juste une voix, quelques nuages de musique et ce public soudain si sage et attentif qui renvoie en direction de la scène la vibration reçue, renforcée de son contentement tacite.

Des armes citoyens, pour former le bataillon d'un si délicieux affrontement sonore !

Je me rends alors compte que, malgré mes premières craintes, la voix de Bertrand a tenu jusque là et qu'elle vient de démontrer toute son ampleur et sa santé… il la contrôle parfaitement, comme un instrument indépendant, la module du chuchotement bas jusqu'au cri le plus haut perché, débité à plein souffle et à pleine puissance, et ce, sans trop de difficulté apparente !
Un long silence suivra la fin de cette interprétation tout en retenue avant que Bertrand ne se retire, serein, reprendre son souffle vers le fond de la scène d'où il reviendra vers le micro pour interpréter

" Des visages, des figures "

dans une version assez fidèle à l'album le plus récent… suite à cette relative accalmie, ils saluent à nouveau et s'éclipsent, nous laissant là avec notre impression de trop peu… on ne peut sortir d'un concert des Noir Désir sur une conclusion si calme? Ils vont revenir, ça c'est sûr… on a été sages, on a droit au dessert, c'est obligé…!

Ils vont se faire prier longuement, testant sans doute ainsi l'énergie qui reste aux spectateurs impliqués dans leurs délires sonores.
S'ils nous laissent reprendre notre souffle, c'est sans doute pour mieux nous achever !
Ils reviennent enfin des coulisses avec un sourire complice …

" TOSTAKY ! TOSTAKY ! ! ! TOS-TA-KY ! ! "… ça fait déjà un bon quart d'heure qu'un petit parterre d'irréductibles scande son envie, forme un canon pour réclamer sa pitance dès qu'un peu de calme leur permet de se faire entendre …
Bertand, débonnaire, s'en rapproche pour mieux les faire mousser, puis exhibe, hilare, … … la guitare électro-acoustique qu'il vient de saisir : de toute évidence, ce n'est pas encore le moment pour l'électricité pure…… Tous ont compris… il faut un instrument plus aiguisé que celui-là pour exécuter la charge la plus connue du groupe … il va falloir encore patienter …et, sans attendre ils enchaînent…

Ce sont des sonorités étrangement calmes et douces que s'échangent alors les deux guitares de Serge et Bertrand, poursuivis par le ronflement épais de la quatre cordes de Jean-Paul…on n'en est pas vraiment à chercher du bois pour allumer le feu de camp, mais pas loin… une mélodie inconnue s'enchevêtre, se développe, chacun se regarde, interloqué… que nous préparent-ils donc là, rien de familier auquel la mémoire puisse se raccrocher…

Ce n'est qu'après une très longue intro mystérieuse, après des détours, une ballade mélodique de traverse…que l’évidence se révèlera progressivement : depuis près de deux minutes ce morceau qui s'installe c'est ? ? mais c'est bien sûr ! c'est … les phrases de la mélodie changent, le rythme effectue une petite pirouette et une mélodie chaloupée reconnaissables par tous se dévoile soudain, la voilà enfin la perle mélodique du dernier CD : c'est effectivement

" Le vent l'emportera"

qu’ils sont en train de nous mitonner depuis quelque temps, amené suivant une recette tout à fait inédite …joli coup de bluff !! et avant même le premier refrain, la salle entière reprend les paroles reconnues et déjà archi-connues.
Forest National contient tout d'un coup une immense chorale …au grand contentement de ceux qui, depuis la scène prennent un évident plaisir à partager ces vibrations …en un gigantesque Karaoké

Bizarre, zarbi cette chanson…elle paraît un peu incongrue dans leur répertoire, pas vraiment dans le ton général de leurs précédentes créations, du moins jusqu'avant de nous faire découvrir ce dernier album. C'est pourtant par ce titre qu'ils se sont mitonné une nouvelle fraîcheur, ouvert de nouveaux horizons, croisant au passage la trajectoire de Manu, leur pote de longue date, qui a eu la guitare qui le démangeait et est venu gratter un petit peu, au bon moment et de façon délicieuse!

Grâce à ce petit coup de pouce, ils parviennent sans difficulté à prouver à ceux qui les croyaient figés dans des recettes connues, que l'on peut faire aussi de sacrées bonnes chansons avec quelques pincées de subtilité, assaisonnées d'une certaine futilité
Une longue et unanime ovation remercie ce titre tant attendu, mais s'enchaîne déjà une toute autre interprétation, on change les guitares, un roadie a subrepticement scotché aux pieds de Bertrand un feuillet qu'il consulte déjà … toutes guitares en avant, les despérados du rock vont encore puiser dans leur sac à malice pour nous débiter des harmonies lourdes et saccadées, des riffs tranchants et des couplets emportés… késako ? non conosco ! . ?? il me faudra me renseigner par après pour m'entendre révéler que la braise qu'ils m'ont glissée dans les tympans était le

" 21st century schizoid man" de King Crimson. (pourtant j'aurai parié pour du "T-Rex" survitaminé !)

Un groupe aussi intransigeant que créatif, aux sonorités lourdes et sophistiquées, parfois expérimentales, que je suis peu trop jeune que pour avoir abordé dans sa première mouture, dans les années 70 naissantes, y accordant mon attention, sans réel intérêt, plus tard, dans les 80ies lors d'une des renaissances du groupe..

Je soupçonne Sergio d'avoir amené cette surprise-là : Robert Fripp, guitariste du King Crimson , expérimentateur de tout crin et virtuose exploitant à fond les ressources de l'électricité sur six cordes, est une référence en béton pour tout guitariste -un temps soit peu bruyant- qui se respecte !

Pour l'heure c'est par des rafales d'énergie défouraillée que les Bordelais scandent cet hommage à un groupe aujourd'hui défunt, en en démontrant l'éternelle vigueur et rigueur. Les cinq voix se réunissent pour s'époumoner en chœur sur les giclées du refrain…Je serai curieux de retrouver les lyrics qui y correspondent, ils ne doivent pas être si innocemment choisis non plus!
Mais ceci n'était que le frémissement de la vague vigoureuse qui se déroule à présent et qui se prolonge par

"Comme elle vient",

enchaîné sans aucun répit, repris dans la foulée avec une fougue enfin libérée. Toute retenue abandonnée, on retrouve soudain, intacte et spontanée, la furia des Noir Désir d'antan, ils ne sont toujours pas calmés, ni domptés ni rassasiés et de toute évidence, ils se gavent du plaisir de cette vivacité débitée sans frein

Bertrand démarre une folle sarabande, arpente les planches en tous sens, vient rejoindre Sergio qui agite son manche comme une rame en pleine tempête, cavale ensuite guitare au clair pour venir défier Denis au pied de son podium, puis revient pour mieux provoquer le déséquilibre de son pied de micro…toute la puissance et la rugosité de la formation est à présent redevenue vivace et les voix cumulent leur férocité avant de conclure dans un tourbillon sonore final…

Puis, sans même laisser le temps aux plus concernés de se manifester à nouveau, le gimmick speedé de

"Tostaky"

est plaqué par un Sergio qui reprend sa promenade magique, saute, bondit, gifle ses cordes sans ménagement, fait des copeaux de ses médiators.

Et le public, lui aussi, de repartir à marée haute, car c'est l'électrochoc que beaucoup attendaient, et pour lequel ils ont gardé une petite musette d'énergie… et ils ne se gênent pas pour bousculer tout à l'entour et démontrer que ça ne les a rendus que plus fougueux d'avoir dû attendre si longtemps, rappelant à tous que Noir Désir, ça peut être simplement et basiquement du bon rock à pogo…JUMP! JUMP!

Ils pourraient en rester là et nous laisser à ce délicieux bourdonnement que cette marée sonore nous laisse à présent dans les oreilles…Fourbus, ils s'épongent, se repositionnent et, avec la volonté évidente de fermer la boucle de l'événement qui nous implique tous, repartent vers une ambiance plus tamisée, comme celle qui a d'ailleurs débuté le concert. C'est dans un certains recueillement que l'ambiance musicale ouatée s'installe tandis Bertrand nous murmure, avec de nombreux trémolos :

"Bouquet de nerfs"

La dernière mesure à peine évaporée, les cinq acolytes se glissent à nouveau en coulisse, après avoir ajouté ce dernier cocktail enivrant à leur copieux menu

De longues et patientes salves de cris et d'applaudissements seront requis pour les faire sortir à nouveau de leur tanière …
Dès les premiers battements et riffs tranchés, les habitués ont déjà reconnu

le fil rouge de défoulement, qui est souvent déroulé en conclusion de concert, pour terminer le rassemblement dans une défoulante rasade d'improvisation, c'est bien sûr

"I want you",

, catalyseur de cette furia qui fit la réputation du quatuor, c'est aussi le moment choisi de déverser l'ultime giclée d'énergie qu'il reste au groupe, déjà claqué mais qui trouvera un dernier soubresaut encore pour cette reprise dont l'exécution –dans tous les sens du terme !- consiste en une dernière porte enfoncée dans le mur du son sur lequel ils aiment défouler leur instrument jusqu'à les désaccorder dans un ultime sursaut de cavalcade sonique, se fichant enfin des repères, des convenances physiques ou techniques …

Et si Mac Cartney était tapis derrière un rideau …y survivrait-il ? ?

Devenu un caprice traditionnel, on ne se lasse pas de ce moment défoulatoire même si, si vous voulez mon avis, ça ne me chagrinerait pas qu'ils s'en fatiguent un peu et proposent des covers inédites comme exutoire terminal.
Personnellement, j'aimais beaucoup quand, dans une pareille rafale finale, ils re-construisaient au chalumeau le "Long time man" de Nick Cave !

Ils s'épuiseront éperdument dans une version abrasive, interminable, qui les amènera, à bout de souffle, d'énergie et de voix, dans l'écho des dernières notes de ce long galop libre, ils délaissent leurs instruments, et se glissent hors du plateau.Longuement, patiemment réclamés par des salves d'applaudissements renouvelés, ils reviendront simplement saluer le public en bord de scène, affichant tous l'expression satisfaite de ceux qui savent que leur tâche a été plus que correctement accomplie, que ce qu'ils ont communiqué a été intense, et qu'il faut en rester là, pour garder un peu d'énergie intacte à distribuer aux suivants, ceux qui, en un autre lieu, face à une autre scène, les attendent déjà fébrilement !

Bien après l'ultime salutation, un dernier rappel sera longuement réclamé, même la salle rallumée, l'ovation couvrira un temps la musique que la sonorisation diffuse à nouveau, mais il faudra se faire à l'idée : plus de deux heures d'une longue dose de plaisir continu et renouvelé … que demander de plus ? …Un ultime dessert, juste par gourmandise …!

La clappe se calme, cette fois c'est terminé, la foule baisse le pavillon de son enthousiasme. Plusieurs heures après la première note, un calme retrouvé regagne l'arène. Les fidèles de cette grand-messe culturelle tournent alors le dos à la scène et migrent docilement vers les sorties, chacun sort de son trip, les gens se dévisagent (les figures ! oups ! ), les expressions sont à la fois heureuses et éreintées, lasses mais rassasiées, les corps fourbus, encore noyés de transpiration. Ceux qui sont allés au front se reconnaissent sans peine : ce sont les plus marqués, les plus dénudés mais aussi les plus satisfaits …ils vont longtemps encore afficher ce sourire radieux, ces yeux pétillants d'une émotion encore crue, et partent pour l'instant dans des conversations passionnées, chacun commentant ses titres favoris, les passages préférés de ce concert dont ils reparleront encore et encore, à l'envers, à l'endroit….

Chacun reprend peu à peu contact avec le sol, la réalité, le voyage est terminé pour aujourd'hui, tout le monde descend … certains se mettent à chercher sur le sol ce qu'ils y ont perdu pendant l'hécatombe…

Dans les couloirs glauques de Forest, c'est pourtant encore la cohue qui nous attend, de longues files, d'embouteillage piéton pour extirper ma veste du vestiaire, puis de longs instants à zoner dans le centre de Bruxelles, à prendre l'air et à solliciter le sourire de Dame Caféine avant de ressentir que j'ai assez récupéré de mes forces et de mes moyens, et que je me sente apte pour un trajet de retour qui se révèlera encore peuplé de sons, d'échos, de mélodies qui m'accompagneront bien au-delà du saut sous la couette.

Prologue:

Ce ne fut pas évident, par la suite, de m'efforcer de raconter comment j'ai vécu cette soirée unique, la longueur, complexité de ce texte en témoignent et les mots sont loin en deçà de ce que je voudrais vraiment exprimer du plaisir et du trouble ressentis une fois encore lors de cette nouvelle "expérience Noir Désir" ( mais là ça vire à "Rencontre du treizième titre").

A ceux qui les jours suivants me demanderont comment c'était ce concert du 5 mai, j'arriverai seulement à décrire que ND joue sur tous les registres et captive à chaque fois : ils gardent intacte l'énergie rock pure et débridée qui leur est connue, mais la maîtrisent bien mieux et savent à présent la débiter subtilement, la distiller progressivement, ils savent à présent aussi tisser dans les nuances, distribuer leurs mélodies dans la subtilité, y ajoutant des dentelles d'ambiances jazzy ou de beats électros, leurs titres les plus connus sont actualisés, relevés de loops groovy, présentées sans pudeur par le cinquième membre du groupe, omniprésent.
Ils flirtent parfois même avec les plus simples préceptes de la chanson française, qui en devient soudain moins péjorative, alignant, quand ils le veulent, des tempos limite techno, tentant de nombreuses incursions vers d'autres genres : du reggae en passant par les grattouillis typés "World Music" (salut Manu !)

La guitare acoustique étant défourrée sans pudeur aucune, plus qu'à l'accoutumée. Et, par-dessus tout, il reste cette voix, inimitable, qui va et vient, monte et descend, caresse et racle tous les registres de sonorité, de violence ou d'émotion.
Ils auraient pu s'abandonner à un triomphe facile en pays d'enthousiasme conquis d'avance, mais c'est mal les connaître ! Sans doute bien conscients que tous les pronostics les rendaient prisonniers de la routine d'une furia prévisible, ils ont décidé de fissurer le moule qui fit leur succès, de reculer les limites de leur notoriété, de prendre à nouveau le risque de se balader en équilibre au bord de territoires inexploités …

Pour ce faire, ils ont su se remettre en question, et se remettre à l'ouvrage, s'efforcer de séduire à nouveau, sous un autre éclairage, de ré-inventer des recettes pourtant magiques puis de les structurer de façon nouvelle et créative, remodelant les ingrédients de base qui ont fait leur amalgame unique, pour oser en composer un nouveau, tout aussi réussi, encore plus séduisant.
C'est un groupe évolué, plus mature, qui a remis en cause son ouvrage à succès pour donner de la substance à des titres qui n'étaient autrefois que pure énergie défoulatoire en soulignant r bien des subtilités qui étaient déjà présentes dans leur répertoire, mais restées discrètes voire inaperçues.

Le moins qu'on puisse dire, à déguster le résultat de leur travail, c'est que l'on apprend soudain qu'ils excellent aussi dans cette discipline qui les a amenés à réarranger leurs propres morceaux, à remettre en cause des mécanismes, des enchaînements que l'on croyait appris par cœur et que l'on a découverts comme simplement naturels et sincèrement spontanés.

La surprise supplémentaire pour moi, qui croyais tellement bien les connaître, fut de leur redécouvrir une nouvelle fraîcheur, de sentir une spontanéité différente gicler et de revenir, persuadé que, cette fois encore, je ne suis pas près de commencer à m'en lasser !

Et puis, finalement, le plus simple, ne serait-ce pas de me dispenser de tout ce blah, blah, et de m'efforcer de convaincre ceux qui doutent encore ou hésitent, à venir les voir et les vivre en concert, tout simplement… encore et encore …!
Fort heureusement, pour ce faire, il suffit d'attendre un tout petit peu que les pique-niques géants de l'été surviennent.

A Dour ou à Spa, j'en suis convaincu d'avance, ils sauront remettre encore une fois différemment le couvert, pour nous offrir et le fromage et le pousse-café émotionnels.

Moi mon choix est fait... en guise de vacances, je taillerai la route pour les Francofolies, même sous la drache, milliard ! Avec Miossec et Jéronimo ( un espoir local qui percera bien vite la frontière!)comme apéros sur le même podium, même au prix annoncé, ça vaut autant qu'un bon barbecue bien entouré !

"La musique est un calcul secret que l'âme fait à son insu"
Liebniz

>> (1) = Les Têtes Raide (l'Iditenté)
>> (2) = Dick Annegarn ( Bruxelles)
>> (3) = Luke (dimanche de vote)( # ** # ) = qui pourra m'aider à remettre un nom sur cet artiste assez âgé, se présentant sur scène avec sa seule guitare acoustique et un acolyte percussionniste qui a notamment fait la première partie de Stephan Eicher pour la tournée "1000 vies?")


© 1998-2007.....Florent GARNIER